Ornithologie du Canada, 1ère partie/Le Hibou blanc

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Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 39-42).

LE HIBOU BLANC ou HARFANG.[1]
(Snowy Owl.)


Ce blanc chasseur polaire n’a pas d’aigrettes ou cornes ; avec le grand Aigle des mers du nord, le compagnon de ses rapines, il choisit les solitudes glacées du cercle arctique pour ses quartiers généraux et se montre en Canada pendant les grands froids. Plus d’une fois nous nous rappelons l’avoir vu en février et mars, planer majestueusement au-dessus des immenses battures couvertes de glace, qui bordent le St. Laurent, à St. Thomas, comté de Montmagny.

Quand il descend du pôle vers le sud, il s’arrête quelquefois sur les vergues des navires et on peut alors le prendre sans peine, à cause de son extrême fatigue. Il chasse en plein jour et niche sur les rochers escarpés ou sur les vieux pins des régions glaciales.[2]

Il se nourrit de perdrix, canards, perdrix blanches, lièvres et rats. Sa voracité est telle, qu’il enlève quelquefois sous le nez du chasseur, le gibier que celui-ci vient d’abattre et qu’il n’a pas eu le temps de ramasser. Les Aborigènes mettent à profit cette habitude du rapace : ils jettent en l’air un oiseau mort : le Harfang s’élance dessus et il devient facile de le tuer. Son plumage, surtout dans les vieux mâles, est éclatant de blancheur, parsemé de petites demi-lunes grises — les yeux fauves d’un éclat extraordinaire, les pieds sont tellement couverts de plumes que l’on ne voit que les griffes — longueur 21 pouces — envergure 53 pouces dans le mâle — dans la femelle 26 × 65 — selon la règle générale chez les oiseaux de proie, la femelle est toujours plus grande que le mâle. Les Creeks le nomment Wapohoo ; les Esquimaux, Oopeguak. Audubon dit avoir extrait de l’estomac d’un hibou blanc un énorme rat, dont la tête et la queue étaient presqu’entières — le même auteur décrit d’une manière plaisante, les artifices de cet oiseau, lorsqu’il fait la pêche. « Il s’incline, dit-il, sur un rocher près de la mer, la tête tournée vers l’eau ; il fait le mort et attend patiemment l’occasion de happer une victime, qu’il ne manque jamais ; dès qu’un poisson monte à la surface, rapide comme l’éclair, la griffe du harfang le saisit ; puis il se retire à quelques pieds de distance pour dévorer sa proie et recommence le même manège ; si la pêche manque, il va choisir un autre endroit, s’accroupit à une petite distance et se traîne sans bruit au bord, pour saisir une nouvelle proie, qu’il étreint de ses deux griffes, pour aller la déguster à loisir et en silence dans un bois voisin. Des trappeurs se plaignaient que leurs rats musqués étaient enlevés de leurs piéges : un d’eux appâta avec de la chair de ce rongeur, et chaque matin il fut récompensé par la capture d’un ou deux hiboux blancs, de sorte que dans peu de jours, il réussit à exterminer ces bandits. »

Le vol de ces oiseaux est ferme, continu, uniforme et parfaitement silencieux : ils saisissent leurs victimes avec la rapidité d’un trait et s’arrêtent à terre pour les dépecer. Quand il s’agit de poursuivre un canard, une oie ou une tourte, le Rapace augmente sa vitesse d’une manière surprenante et frappe l’oiseau, à la manière de l’épervier. On le rencontre d’ordinaire dans le voisinage des rivières et des ruisseaux qui forment des chutes et des bassins, où le Harfang guette et saisit le poisson tel que nous venons de le dire. Dans les latitudes polaires, souvent le chasseur se voit ravir la perdrix qu’il vient de tuer, par ce hibou qui l’enlève à sa barbe. Sir John Richardson, dit l’avoir remarqué dans presque toutes les terres arctiques qu’il a visitées pendant l’été : l’hiver le Harfang émigre avec la perdrix blanche — sa nourriture ordinaire — à des localités un peu moins exposées. « Je l’ai remarqué, dit-il, généralement posé à terre et lorsque je le troublais, il prenait son vol, et allait s’abattre un peu plus loin toujours sur le qui vive. Je l’ai vu poursuivre au vol le lièvre[3] de l’Amérique, et

faisant des efforts inouïs pour frapper de ses serres ce léger coursier des bois. En hiver lorsque le Harfang est gras, les Indiens et les Européens mêmes se nourrissent de sa chair qui est blanche et excellente au goût. » La femelle n’est jamais blanche.

Dimensions du mâle, 21 × 53 ; de la femelle, 26 × 65.

Le docteur Hall, de Montréal, prétend également que cette espèce niche dans le voisinage de Montréal — ce que nous osons révoquer en doute, sauf preuve du contraire. Ceci nous donne occasion de demander plus que jamais aux chasseurs et aux voyageurs canadiens leurs remarques, leur expérience, afin de dessiner d’une manière exacte, la physionomie, les habitudes et le parcours géographique des groupes que nous aurons à décrire — nous leur tiendrons compte de leurs renseignements dans les notes que nous aurons occasion d’ajouter à ce travail.


  1. No. 61. — Nyctea nivea. — Baird.
    Surnia nyctea. — Audubon.
  2. Voici un trait récent de férocité inouïe de la part d’un Hibou blanc, attesté par un témoin oculaire le Révd. Père Babel, missionnaire oblat, chargé, en 1861, de la desserte du poste Les Escoumains, sur la rive nord du golfe du St. Laurent :
    « Un couple de ces oiseaux, dit-il, rôdaient depuis plusieurs semaines dans le voisinage de notre camp, les seuls étrangers que nous eussions vus dans notre solitude glacée, depuis que l’hiver eut commencé ; leur audace augmenta à mesure que les aliments devenaient plus rares ; à défaut de lièvre et de perdrix, nos chasseurs ailés se mirent à guetter et même à attaquer les habitants du poste : ces attaques diurnes, jointes aux épouvantables hôlements qu’ils poussaient pendant la nuit, jetèrent bientôt dans les esprits une terreur superstitieuse : on n’osait sortir à la brunante ; on parlait même de déguerpir d’un lieu où le prince des ténèbres transformé en hibou, ou bien peut-être un loup-garou, avait évidemment élu domicile. L’épouvante générale se termina par la capture inattendue du loup-garou : un des employés avait été attaqué par le hibou malfaisant qui s’était cramponné à sa tête ; dans sa terreur il le saisit et un compagnon l’eut bientôt occis. »
  3. Un correspondant nous écrit de Rimouski. « Pouvez-vous me dire pourquoi un hibou en captivité ne boit pas ? J’ai gardé enfermé du mois de novembre au milieu du mois de mai, un magnifique hibou du Nord, blanc avec taches grises, dans une chambre bien froide. Ce hibou n’a pas bu une seule fois. Je lui donnai de la neige et même de l’eau mais il n’a touché ni à l’une ni à l’autre de ces choses, malgré qu’il mangeât dans une seule nuit un lièvre entier moins les pattes, les intestins et la peau. Il m’est arrivé de lui donner jusqu’à trente-trois petits oiseaux gris du printemps depuis 8 heures du matin jusqu’à 3 heures de l’après-midi et de les lui voir dévorer presque sans les plumer, mais c’était après un jeûne de treize jours ; malgré ce repas pantagruélique il ne buvait pas. Il était devenu très familier avec moi, il me connaissait très bien, quoique l’entrée d’un étranger dans l’appartement, lui causait une grande frayeur. Je lui faisais étrangler des lièvres presqu’à leur grosseur naturelle. Il mourut au printemps suivant, d’avoir mangé du poisson trempé dans la saumure. Le sel est mortel aux oiseaux. Toujours est-il vrai que je n’ai jamais pu comprendre pourquoi cet oiseau vivait sans boire. » — (Dr. Duquet.)