Ourashima/04

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Traduction par Takamatsu Yoshie.
P. Roger (p. 23-50).


OURASHIMA

légende dramatique en trois actes




ACTE PREMIER

prélude

Au lever du rideau, des chanteurs et des musiciens sont assis en ligne devant un lourd rideau d’étoffe. Le chant attaque l’air d’Utahi.


le chant

Ô la divine mélodie que chantent les vagues qui s’avancent et se retirent, sans changement, depuis l’ère des divinités !


le chant (l’air de Ohsatsuma)

À l’est, à des milliers de lieues, dans la mer de Chine, il y a la Grande Vallée sans fond que l’on appelle la Vallée du Vide ! Bien que l’eau de toutes les montagnes et de toutes les plaines, bien que l’eau du fleuve du ciel [1] s’écoule en elle, elle n’est jamais emplie ; mais elle ne diminue pas non plus, et le sage chinois dit : « Cet Océan est sans limites. »


le chant (l’air d’Itchou)

Au nord, à l’infini, les vagues s’élèvent, mêlant le ciel et l’eau et, dans la plaine verte qui fume, des voiles s’estompent et disparaissent.


le chant (l’air de Nagaouta)

Des voiles ou non, on ne sait ; les mouettes s’élancent dans l’air.


le chant (l’air d’Itchou)

Elles volent avec la fumée de l’eau. Les vagues s’avancent et se retirent, sans changement, depuis l’ère des divinités. Par-delà cette onde aux nombreux replis se trouvent trois îles, et là, dit-on, habitent les divinités toujours jeunes.


le chant (l’air de Nagaouta)

Aux soirs d’automne, sur la côte d’ouest, à la plage du Soleil couchant, les vagues qui s’avancent roulent avec un bruit sonore. L’eau se brise et se déchire contre les rochers, s’en va au loin, et loin elle lave les côtes de la Corée où le soleil qui se couche entre dans le palais de la nuit.


le chant (l’air de Kiyomoto)

Dans le ciel où le rideau de brocart va se fondre, une lumière blanche s’allume, celle d’un bateau de pêche peut-être. Le rideau violet se fane et le dessin du ciel change lentement. Oh ! sans qu’on l’ait d’abord aperçue, la première étoile vient de sortir des manches décousues du nuage.


le chant (l’air de Tokiwazu)

Et le ciel s’est ouvert… changeant comme un ciel d’automne. Le vent et le nuage volent ! Au bruit de la godille, les bateaux de pêche se hâtent vers la plage.

 Chanson :

  Pluie, tombe, tombe.
  Mais vent ne souffle pas ;
  Car mon mari est marin.
  Si le vent pouvait parler,
  Je le chargerais d’un message :
  Puisqu’il voyage de tous côtés.

Les cris des oies sauvages, qui cousent au fil de leurs voix, les chants des matelots se dispersent dans le vent du soir, et les vagues tumultueuses se brisent contre les rochers.


le chant (l’air d’Ohsatsuma)

Tout est grave et tourmenté !

(Le bruit des vagues. Les musiciens et les chanteurs entrent à droite et à gauche. Un chant de matelot s’élève derrière la scène.)

(L’air d’Ohiwaké)

  Ô pauvre pêcheur,
  Au détroit d’Ondo

  Malgré sa godille très, très longue,
  Il a peine à passer son bateau.

(Le bruit des vagues et du vent soufflant dans les pins se mêle à la chanson. La draperie du fond se lève lentement.)

Scène PREMIÈRE

trois pêcheurs

À droite de la scène, deux ou trois pins poussés sur des gradins naturels montent jusqu’au fond de la scène. Ces pins, très vieux, laissent tomber de grandes branches jusqu’à terre. La plage, qui commence à ces pins, s’étend jusqu’au côté opposé. À gauche, au bord de la mer, deux bateaux de pêche à demi tires, et au delà, de grands rochers. Au milieu de la scène, près des pins, des filets sont étendus, exposés au soleil. Au fond, de droite à gauche, à perle de vue, l’Océan.

C’est la fin de l’automne, au crépuscule. Le soleil, déjà couché, a laissé le ciel d’un rouge fané qui se reflète sur les pins et sur la mer, tandis que le croissant de la lune monte à l’orient au-dessus des rochers. Les nuages passent rapides et de temps à autre voilent la lumière de la lune. Les murmures du vent dans les pins accompagnent le bruit des vagues.

La chanson des matelots va finir. Sur la scène, trois pêcheurs d’un certain âge tirent un petit bateau au pied d’un pin en criant : « Eh ! Eh ! » En même temps, derrière la scène, la chanson s’achève et une autre commence.


la chanson (air d’Ohiwaké)

 C’est le vent de la séparation,
 Résigne-toi !

 Ne regarde pas même la voile qui s’éloigne ;
 Car cela te ferait souffrir.

(Pendant cette chanson, les trois pêcheurs arrangent le gréement et ramassent les filets. Toujours le bruit des vagues.

premier pêcheur

Pas de chance, aujourd’hui !


deuxième pêcheur

Et regarde comme le ciel, par là, devient menaçant…


troisième pêcheur

Si je rentre avec ce panier presque vide, ma femme en colère me couvrira d’injures, comme si je n’étais qu’un débris de plantes marines.


premier pêcheur

Ne demandons pas la tempête au large, il y aura déjà un fameux grain à la maison.


deuxième pêcheur

Certes ! (Après un instant.) Dites-moi, est-ce que vraiment le fils unique d’Ourashima est fou ?


premier pêcheur

Oui ! Possédé des mauvais esprits, dit-on, il abandonne son métier, il se promène au lieu de travailler. Et quand ses parents le réprimandent, avec juste raison, il se met dans de terribles colères. Il s’obstine à ne plus faire que pêcher et toutes ses journées, depuis le matin jusqu’au soir, il les passe dans son bateau. Ces temps-ci, il est resté une semaine dehors sans rentrer.


troisième pêcheur

Que pêche-t-il ?


premier pêcheur

Si on le lui demande, il ne répond rien. Mais on chuchote qu’il cherche le poisson aux écailles d’argent, dont les yeux sont de perles, le ventre rouge, la queue et les nageoires d’or, ou bien qu’il poursuit une sirène. Ce qui est étrange, c’est qu’il n’emploie pour sa pêche aucun appât.


deuxième pêcheur

Aucun appât ? Oui, c’est étrange !


troisième pêcheur

Une sirène ! Il poursuit une sirène ?


deuxième pêcheur

Et son père, si robuste, en est devenu maigre et sec comme un hareng saur !


premier pêcheur

Le père se maintient encore, mais c’est la pauvre mère ! Plus de repos, plus de sommeil. Hier soir, elle a rôdé par ici jusqu’au milieu de la nuit !


troisième pêcheur

Il suffit de parler de quelqu’un pour voir son ombre, dit le proverbe. Voici la mère d’Ourashima.

(Ils achèvent de plier leurs filets.)

premier pêcheur

Elle vient ? J’aime mieux ne pas la rencontrer.


deuxième pêcheur

Évitons-la.


premier pêcheur

Oui, sauvons-nous.

(Ils disparaissent à gauche.)

Scène II

Au commencement de la nuit. La lune est cachée par les nuages. Le temps est sombre. On entend le bruit du vent et des vagues. Un chant s’élève et, vers le milieu de ce chant, la mère d’Ourashima apparaît. Âgée de plus de soixante ans, d’allure simple, mais non vulgaire, c’est une femme de paysan riche. L’expression de son visage et son attitude indiquent qu’elle cherche quelqu’un.


le chant (l’air de Tokiwazu)

Les branches des buissons sont agitées par le vent de l’automne qui secoue les feuilles et disperse leur rosée. Mon cœur plein de larmes s’attriste quand la lune se cache derrière les nuages.

(Au rythme du chant, la vieille femme fait quelques gestes.)

la vieille femme

En me cachant de mon mari, et malgré sa défense, je cherche mon fils chaque nuit. Mais je ne découvre aucune trace. Ah ! comme je tremble et comme j’ai peur !

(Toujours le bruit du vent et des vagues. Une troisième chanson commence derrière la scène, plus faible, plus lointaine et plus plaintive que les autres.)

la chanson (l’air d’Ohiwaké)


Les parents s’irritent contre leur fils qui s’en est allé
Mais ils le rechercheront plus tard.
Même s’il fut un peu fou,
Plus encore s’il est ingrat.

(Pendant cette chanson, le père d’Ourashima apparaît. C’est un homme d’environ soixante-dix ans, vêtu d’un costume de paysan riche. Quoique robuste encore, il s’appuie sur un bâton.)

la vieille femme

(À part, marchant de long en large.) Certes, il a toujours été vif, emporté, mais on dit maintenant qu’il est possédé des mauvais esprits… Il se tuera peut-être. Hélas ! Hélas ! Que je suis malheureuse !

(La lune sort des nuages. Le vieil homme, caché derrière un pin, regarde sa femme sans qu’elle le voie. Celle-ci revient au milieu de la scène.)

la vieille femme

Je ne puis rien qu’implorer les divinités pour qu’elles le protègent. Ô mon fils, mon fils !…

(Elle prie les divinités, se tournant dans toutes les directions[2]. Pendant ce temps, son mari s’approche d’elle doucement.)

le vieil homme

Ma femme, ma pauvre femme !


la vieille femme

Ah ! (Se retournant.) C’est vous !

(Elle s’agenouille, baissant la tête.)

Après votre défense, je suis sans excuse…

(Elle se couvre le visage de sa manche. Son mari s’assied au bord du bateau.)

le vieil homme

Un ingrat tel que lui, je ne le considère plus comme mon fils, et je vous ai déjà dit que, vous aussi, vous deviez l’oublier. S’il ne se repent pas, nous ne lui permettrons plus de rentrer au foyer. Nous en étions convenus, n’est-ce pas ? À quoi bon ce serment si nous sommes prêts à lui pardonner tout de suite ? L’ingrat reviendra, et il méprisera notre faiblesse. Faites-vous à l’idée que ce fils rebelle n’est plus notre enfant, et rentrez avec moi chez nous. C’est mieux.


la vieille femme

Oublier ? Comment oublier que j’ai un fils ?

(Elle pleure.)

le chant (l’air de Tokiwazu)

L’amour des enfants vous fait oublier le fardeau de la vie et les vagues de l’âge qui, lentement, montent.


la vieille femme

Oh ! comment oublier ?

(Elle pleure toujours.)

le chant (le même air)

  S’il y a beaucoup d’enfants,
  Le cœur des parents
  Les aime chacun
  Comme une pierre précieuse.
  ..... S’il n’y a
  Qu’un seul fruit
  Au vieil arbre,
  Oh ! que le vent ne souffle pas,
  Même la nuit, pendant le sommeil
  Pour l’arracher !
  Le cœur des parents ne peut oublier l’enfant.
  Et dans ce monde de rêve,
  L’enfant seul est une réalité.

(La mère continue à sangloter.)

le vieil homme

Vous avez toujours été trop faible. Vous l’avez gâté, et il est devenu tellement capricieux qu’il ne nous considère plus comme on doit considérer les parents. Pour que la vigne grandisse, il faut la tailler.


le chant (l’air de Takemoto)

Pour l’avenir de votre enfant, bijou précieux, il faut creuser la ciselure, a dit l’ancien sage.


le vieil homme

Nous parlons trop. (Il se lève.) Plus un mot. Résignez-vous et rentrons chez nous tous les deux.

(La femme lève la tête.)

la vieille femme

Écoutez-moi.


le vieil homme

Quoi encore ?


la vieille femme

Vous me faites entendre que, pour l’amour qu’on leur porte, il faut frapper les enfants. Mais la branche, quand on la tord trop, ne se casse-t-elle pas ?


le vieil homme

Si.


la vieille femme

Et si on le fouette trop, le cheval ne se précipite-t-il pas aussi bien dans le feu que dans l’eau !


le vieil homme

Si.


le chant (l’air de Tokiwazu)

Si l’on s’entête, on en garde un regret ineffaçable.


la vieille femme

Le prévoyez-vous, ce regret ?


le vieil homme

Oui, sans doute.


la vieille femme

Non. Vous êtes trop dur ! On se détache d’un objet sans vie. Mais peut-on délaisser un fils, cette autre partie de soi-même, pour une colère d’un jour ?


le chant (l’air de Tokiwazu)

Le miroir auquel je suis accoutumé, je ne peux l’abandonner. Même s’il est usé, même s’il est fêlé et reflète mal mon image. N’est-il pas toujours mon miroir ? Et s’il s’est obscurci par mon manque de soins, ne serais-je pas doublement coupable si je le rejetais ?

(Pendant ce chant, le mari se dispose à partir. Sa femme le supplie de rester.)

la vieille femme

Au moins une dernière fois, je vous en supplie, donnez-lui vos conseils.

(Le mari s’assied silencieusement au bord du bateau, et reste pensif.)

le vieil homme

Je ne voulais plus voir son visage, mais puisque vous me suppliez ainsi…

(Il se tourne vers la mer et montre du doigt la lune qui descend dans le ciel du côté de l’ouest.)

le vieil homme

J’attendrai jusqu’au coucher de la lune ; s’il revient alors, à cause de vous, je le reverrai.


la vieille femme

Et au moins, une dernière fois…


le vieil homme

Je lui donnerai des conseils. Reste à savoir si cela produira quelque effet ?


tous les deux

On ne sait.


le chant (l’air de Takémoto)

Le lien qui relie le fils aux parents dans ce monde de phénomènes est bien faible.

(La vieille femme remplie de douleur s’accroche à la manche de son mari avec des gestes de désespoir. Puis elle se tourne vers la mer.)

la vieille femme

Voyez, une barque arrive du large.


le vieil homme

Quoi ?

(Il regarde et approuve.)

le chant (l’air de Tokiwazu)

Nous l’attendrons, derrière le pin, avec notre cœur lourd de peine.

(La femme se dispose à courir vers la mer, le mari la retient et la mène derrière le pin.)

Scène III

ourashima, son père et sa mère

Toujours le vent et le bruit des vagues. Les nuages courent rapides et la lune qui va se coucher se montre et disparaît tour à tour. Ourashima apparaît au fond de la scène pendant le chant qui va suivre. C’est un jeune homme d’une rare distinction, d’environ vingt-trois ans. Son visage est beau et triste. Son costume est soigné, mais ses cheveux en désordre. Il porte sur l’épaule des ustensiles de pêche et tient à la main un panier à filets. Il s’avance en chancelant.


le chant (l’air d’Utahi)

  Enveloppé d’une flamme d’or,
  Enveloppé d’une flamme d’or.
  Je voudrais être une pierre précieuse
  Qui se fond.


le chant (l’air d’Itchu)

  Je regarde, mais ne peux voir,

  J’entends, mais ne puis saisir ;
  Combien de nuits ai-je passées
  Dans un bateau au gré des flots,
  En cherchant ce que je désire…

(Il s’avance près du bateau, au milieu de la scène, et fait quelques gestes qui accompagnent le chant qui va suivre.)

le chant (l’air d’Itchu)

Où a-t-elle disparu, la vision chimérique qui m’est apparue sous le voile d’écume, soulevé par ma ligne ? À cause d’elle, je déteste le monde actuel.

(Il fait quelques gestes découragés, enlève sa canne à pêche de sur son épaule et la considère avec tristesse.)

ourashima

J’ai brisé ma dernière ligne.

(Il jette sa canne à terre.)

le chant

À quoi bon tous les filets et tous les hameçons, ils ne me serviraient à rien pour sauver moi-même ou les autres.

(Il jette le panier qu’il portait à la main.)

le chant

Je cherche des poissons, mais mon âme vagabonde dans l’empire du Néant. Oh ! si la tempête au moins soufflait ! Je suis comme un bateau qui se brise.

(Il marche de long en large, et il se prend à pleurer et à crier comme un fou de plus en plus excité.)

ourashima

Des parents attentifs me comprendraient, mais les miens sont trop loin de moi et leur appui me manque. Est-ce vraiment aimer d’un amour paternel que de troubler le cœur d’un enfant malheureux au lieu de le secourir ?

(Il est debout à droite de la scène et s’arrête en pleurant.)
(Son père, caché derrière un pin, se dispose à courir vers lui, la mère l’arrête.)

ourashima

Ainsi sous le vaste ciel (Il regarde le ciel avec un geste menaçant), personne qui puisse me comprendre !


le chant

Je ne peux plus aimer ni les fleurs ni les chants d’oiseaux, car dans ce monde il n’y a personne pour me comprendre. Les amis ne vous aiment que dans la prospérité. Ah ! j’ai le dégoût et l’horreur du monde.

(À ce moment, la lune se montre entre les nuages et éclaire le dos d’Ourashima baissé. Il aperçoit tout à coup son ombre qui se projette sur la terre. Alors il s’assied, le regard tourné vers la mer, et devient pensif.)

le chant

C’est la lune seule que j’admire et aime. Car si elle décroît, c’est à cause de l’ombre des planètes.

Si elle est cachée, c’est la faute du nuage.

Elle seule, je l’admire et l’aime. Hélas ! c’est elle, la lune si belle, qui me la rappelle, l’étrange vision, et me fait souffrir.

(Il se lève et se jette violemment par terre. La lune décline. Le bruit des vagues est de plus en plus fort. Et le ciel est menaçant, car la tempête arrive. Le père sort de derrière le pin, la mère le suit et tous deux s’avancent vers Ourashima.)

le père

Eh bien, lèveras-tu la tête ?


ourashima

C’est vous, mon père ! et vous aussi, ma mère !

(Il se lève.)

le chant (l’air d’Itchu)

C’est curieux, comme il bat étrangement, mon cœur !

(Ourashima cherche d’abord à s’enfuir. Son père l’arrête.)

le chant (l’air de Takémoto)

Les yeux d’un ingrat tel que toi reconnaîtront-ils le visage de ton père et de ta mère ?


le père

Te voilà de retour et tu n’implores pas le pardon de ta faute : tu l’aggraves ainsi. Je voudrais t’en blâmer, mais d’abord fais-moi connaître cette vision dont tu parlais tout à l’heure.


le chant (l’air de Takémoto)

C’est elle qui écarte le fils des parents.


le père

Qui est celle qui te hante ? D’où vient-elle ?


le chant

C’est la mère qui les réconciliera, le père et le fils.


la mère (doucement)

Dis-le, bien vite.


le père

Je l’exige.


ourashima

Je ne sais, je ne sais.

(Il se lève et repousse du geste son père et sa mère.)

le chant (l’air d’Itchu)

La vision n’est que vision. Et l’homme ne verra jamais son image adorable.

(On dirait qu’Ourashima en extase poursuit cette vision des yeux. Il s’éloigne vers la gauche. Le bruit du vent et des vagues se fait entendre de plus en plus violent.)

le chant (l’air de Takémoto)

Quoi, l’homme ordinaire ne peut la voir, à ce que tu dis ?

(Le père, ne pouvant se dominer, saisit alors Ourashima par la poitrine. La mère se jette entre eux pour les écarter.)

le chant (l’air de Tokiwazu)

Il est fou ! Il est fou !

(Ourashima, vaincu par son père, chancelle. Le père se dispose à le frapper, mais, de nouveau, la mère l’arrête.)

le chant (l’air de Tokiwazu)

Même si la mer se changeait en plaine, je ne dirais jamais plus que je suis ton père.

(La lutte se poursuit. Enfin, le père terrasse Ourashima, et la pauvre mère se baisse et sanglote, le front contre terre. La tempête s’est déchaînée tout à fait.)

le père

Et maintenant qu’il n’y a plus de lien entre nous, que ton ombre même ne se dessine pas sur la porte de notre maison.


le chant (l’air de Tokiwazu)

Bientôt le jour viendra où tu te souviendras de ton passé, tu le regretteras sans pouvoir le réparer.


le père

Viens, ma femme, allons, viens.

(Il se dispose à sortir et cherche à entraîner sa femme. Celle-ci tente de s’approcher d’Ourashima, mais son mari l’arrête. Ourashima relève la tête ; ils se regardent tous les trois.)

le chant

Dans ce monde de rêves, il y a des attachements si forts qu’on ne peut les briser qu’en se déchirant soi-même.

(Finalement, le vieil homme sort, emmenant sa femme.)

Scène IV

ourashima, une jeune fille

La tempête se calme petit à petit, mais on entend toujours le bruit des vagues au large. Une quatrième chanson de matelot, plus triste et plus lointaine, s’élève dans l’air.


la chanson du matelot (l’air d’Ohiwaké)

  Je ne connais pas mon passé.
  Ni mon avenir non plus ;
  Je suis un petit bateau lancé au gré des flots.

(Ourashima relève lentement la tête, et écoute cette chanson.)

ourashima

Mon âme s’en va et mon corps reste sans vie.


le chant (l’air d’Itchu)

Ce qui s’en est allé, c’est l’écume qui se fond. Et ce qui va venir, c’est l’ombre des filandres qui se reflète sur l’eau. Comment suis-je dans ce monde ? Où irai-je ? Et que ferai-je ? J’erre sur la mer de la vie et de la mort. Je suis un vagabond, au centre du rêve de la vie éternelle.

(Pendant ce chant, Ourashima se lève et se dirige en
chancelant vers la mer. Le tableau change en partie : les bateaux elles pins semblent s’éloigner et disparaître derrière un rideau d’obscurité. La plage occupe maintenant toute la scène. Au milieu s’élèvent deux ou trois grands rochers. Au fond, à perte de vue, l’océan. On entend toujours, venant du large, le bruit des vagues. Ourashima regarde la mer avec admiration.)

ourashima

Lorsque la mer est calme, un petit enfant y pourrait dormir sur une planche. Lorsque la tempête l’agite, le les étoiles du firmament tremblent.


le chant

L'Océan bleu qui s’étend sans limites et sans bornes est le cimetière de la nature.


ourashima

Non seulement celui des hommes et des animaux, mais celui des rivières et des montagnes aussi, lorsqu'elles s’effondrent et s’écroulent.


le chant

Toutes les choses visibles se fondent en toi, ô énigme inexplicable ! ô mer !


ourashima

Cité miraculeuse de la mort ! Recevez donc aussi cette goutte d’eau dans votre sein.

(En chancelant, il se met à marcher de nouveau vers la mer, mais tout à coup il s’arrête, souriant tristement, et il parle.)

C’est la mer qui m’a élevé et je suis semblable aux poissons ; je nage aussi bien qu’eux ; comment pourrais-je me noyer ? Alors, que faire ?

(II reste anxieux, puis un moment après.)

Ah ! je me souviens…

(Il se lève lentement et prend une petite lame tranchante dans le panier jeté à terre.)

le chant

Mon âme rentrera au Creuset de la Grande Nature qui l’y a forgée. Je rendrai mon âme à la nature, insaisissable, et qui n’est qu’illusion.

(Au moment où il va s’enfoncer le couteau dans la gorge, une jeune fille surgit de derrière les rochers. Elle court à Ourashima et arrête sa main.)
(Cette jeune fille est vêtue comme une simple paysanne, mais son visage a l’éclat d’une pierre précieuse. Âgée à peu près de dix-sept ans, elle a des cheveux noirs noués de chaque côté du front où ils forment deux boucles. Bien que retenus par un petit peigne, ils sont légèrement échevelés par le vent de la mer. Ses manches aussi flottent à la brise. Elle s’accroche au bras d’Ourashima et, baissant son visage, elle lève les yeux vers lui. Elle est fraîche et éclatante comme la pleine lune sortant des flots de l’Océan. Ourashima, étonné, la regarde.)

ourashima

Qui êtes-vous ?


la jeune fille

Calmez-vous, je ne suis pas un fantôme. Il n’y a rien de surnaturel en moi. Mon bateau a coulé au large pendant la tempête, mais j’ai pu nager et arriver heureusement sur cette plage…


le chant (l’air de Nagaouta)

La lune se plonge dans les vagues et la nuit de jais s’étend de tous côtés. Mon cœur aussi est saisi par les ténèbres et ne peut plus me servir à me diriger.

(Pendant ce chant, la jeune fille se redresse ; Ourashima, en extase, gardant son couteau à la main, ne cesse de la regarder. Enfin, il laisse tomber le couteau ; car, fasciné, il ne peut plus détacher ses yeux de la jeune fille qui danse.)

le chant (l’air d’Itchu)

Oh ! est-ce un rêve ? Ou la vision apparaît-elle encore à mes yeux ?

(Ourashima se lève et danse avec la jeune fille. Un des vêtements de celle-ci glisse à terre et elle apparaît, plus jolie encore, dans un nouveau costume.)

le chant (l’air de Nagaouta)

À qui me conflierai-je ? Je ne sais ! Au delà des vagues, dans une île, se trouvent mon père que j’ai quitté depuis longtemps et que j’aime, et ma pauvre mère qui m’attend toujours toute saisie d’angoisse lorsque le vent souffle à travers les pins de la plage.

(Ourashima danse avec l’inconnue comme dans un rêve.)


la jeune fille

Conduisez-moi dans mon pays.


ourashima

Où donc ? Où se trouve-t-il, votre pays ?

(II regarde amoureusement le visage de la jeune fille.)

le chant (l’air de Nagaouta, pour Ourashima)

En te regardant, en mon cœur qui pourtant déteste la vie, monte une idée d’amour.


le chant (le même air, pour la jeune fille)

Toi et moi, dont les cœurs ne se sépareront jamais ! Cependant, tel un couple de canards mandarins, nous ne pouvons trouver l’occasion de nous unir.


le chant (le même air, pour Ourashima)

Qu’importe si c’est avec toi que je vagabonde comme les oiseaux sauvages !…


le chant (pour deux)

Nous sommes des oiseaux qui resteront ensemble pour des générations et des générations.

(Ils cessent de danser.)

ourashima

Eh bien, où comptez-vous aller ?


la jeune fille

Je désire retourner…


ourashima

Où cela ?


la jeune fille

Au fond de la mer.


ourashima

Ciel ! Au fond de la mer ?

(Ourashima reste muet d’étonnement, La jeune fille se redresse.)

la jeune fille

Je n’appartiens pas à la race humaine.

(Elle se lève lentement.)

le chant (l’air de Utahi)

Je suis une jeune fille, mais je suis née de la déesse qui habite le fond de la mer.

(De nouveau, elle danse lentement et doucement.)

ourashima

La fille de la déesse de la mer !

(Il se demande s’il rêve. La jeune fille fait quelques gestes, montrant qu’elle se rappelle des souvenirs.)

le chant (l’air de Nagaouta)

Aux matins du printemps, l’océan qui s’étend à perte de vue est couleur d’émeraude. L.’eau en est transparente jusqu’en ses profondeurs. Aux portes du palais de la mer, la voûte céleste se reflète ; les nuages aux couleurs éblouissantes flottent dans le firmament, entraînant au loin les regards des habitants de la mer.

Alors, j’ai désiré voir l’inconnu, visiter le monde des hommes, et, à l’automne, j’ai quitté le palais où les plantes marines ressemblent à des bijoux, et sous la forme d’une tortue, je suis montée à la surface des vagues. Mais, sans la permission de mon père.

(Pendant ce chant, les vêtements de la jeune fille glissent petit à petit et, à la fin, elle est vêtue d’un blanc éclatant. Sa robe d’une étoffe vaporeuse est toute couverte d’herbes aquatiques brodées d’or et d’argent. Le peigne qui retient sa chevelure resplendit tout à coup d’une lumière dorée. Un collier d’argent, de perles et d’écaillé étincelle sur sa poitrine. Des bracelets luisent à ses poignets. Ses cheveux se dénouent et tombent jusqu’à terre. Sa poitrine blanche comme une pierre précieuse et ses bras nacrés apparaissent sous de légères draperies que retiennent plusieurs bandelettes de brocart rouge et blanc. On dirait à la voir un long poisson blanc aux nageoires, aux écailles et à la queue d’or et d’argent. Elle donne une impression de pure fraîcheur ; c’est une divinité de la mer humide.)
(Elle danse, imitant les mouvements d’une tortue qui monte à la surface de l’eau, jusqu’au rivage et regarde le ciel et les montagnes.)

le chant

En ce moment, au ciel de l’ouest, brille une pierre précieuse, et bientôt des coulées de corail, des traînées d’or et d’argent coloreront le firmament… Alors, le bas des nuages disparaîtra dans la pourpre.

(Ourashima se lève et le couple règle harmonieusement sa danse.)

le chant (l’air de Nagaouta, pour Ourashima)

Les enfants des pêcheurs s’appellent et crient de joie quand ils peuvent saisir une tortue qui s’est oubliée, en rêvant sur la grève.

(La jeune fille et Ourashima dansent. Leurs gestes indiquent que la tortue est sauvée. Cette figure se continue assez longtemps.)

le chant (le même air, pour la jeune fille)

Oh ! quelle joie ! Je suis sauvée, et pourrai retourner au fond de l’océan. Jamais je n’oublierai la bonté que tu m’as témoignée.


le chant (le même air, pour Ourashima)

Oh ! quelle joie ! pour moi, de contempler une fois encore cette vision si merveilleuse.


le chant (le même air, pour deux)

Dans notre extase, nous ne savons plus si c’est un rêve ou la réalité.


le chant

Nous vivrons une vie qui ne sera pas un rêve et nous resterons ensemble dans un univers d’éternelle jeunesse.(Au comble de la joie, ils s’enlacent follement et dansent.)


le chant (pour Ourashima)

La vision s’est réalisée : toi et moi nous sommes deux unis en un seul.

(À ce moment, le vêtement d’Ourashima glisse brusquement à terre. Il apparaît dans un costume blanc comme la neige. Ses cheveux retombent sur ses épaules. À son front luit un anneau d’or orné de joyaux. Ils entremêlent leurs danses, comme deux papillons ou deux poissons ailés. Cependant la scène s’assombrit et sur la mer flotte une lumière étrange, tantôt bleuâtre comme celle de l’éclair, tantôt blanche comme un rayon de lune.)

le chant

Toi et moi nous sommes deux vagues : l’une s’avance, l’autre se retire ; elles vont s’unir dans la mer. Nous sommes ensemble et nous ne nous séparerons jamais bien que ce monde doive finir.


le chant (pour la jeune fille)

Jamais nous ne nous séparerons. Suis-mois dans l’univers d’éternelle jeunesse.


le chant (pour Ourashima)

Conduis-moi, ô joie !


le chant (pour deux)

L’océan sans limite et sans borne sera débordé de notre joie ; les vagues de notre bonheur s’étendant sans fin toucheront le firmament.

(Tous deux dansent et se retirent petit à petit vers le fond de la scène. En même temps, le décor change lentement, et, au fond, sur la mer, paraît, vague comme un rêve, le palais de lamer, miraculeuse vision.)
(Le rideau se baisse. La musique et toujours le bruit des vagues continuent.)
  1. C’est-à-dire la Voie lactée.
  2. C’est une coutume japonaise, car on croit que les divinités sont dispersées de tous côtés.