Péché d’orgueil (Brassard)/06

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Imprimerie des sourds-muets (p. 61-82).

CHAPITRE vi

Dans une réception à Spencer-Wood, résidence des Lieutenants-Gouverneurs de la province de Québec, Paul Bordier fit la connaissance d’une jeune fille, descendante de la vieille aristocratie française, Alix de Busques, dont le nom sera certes le premier à figurer sur la liste des membres de la Cour Seigneuriale en formation.

Instruite et cultivée, d’une beauté altière, Alix de Busques était bien de nature à attirer l’attention.

À sa première rencontre avec celle qui se réclamait de la lignée du marquis de Vaudreuil, Paul Bordier se donna à elle sans retour.

Cette jeune fille au port de reine, avait fait parler un de ces cœurs qui ne se donnent qu’une fois, celui d’un Bordier.

Alix possédait de belles qualités de cœur et d’esprit, mais un incommensurable orgueil de race, qu’elle entretenait sans cesse, les avait momentanément atrophiées. Elle reçut, un peu distante, les hommages du jeune architecte, mais sa vanité en était satisfaite. Dans les attentions de Paul Bordier, elle vit la soumission d’un nouveau sujet rendant un tribut d’admiration à sa beauté d’aristocrate. Cependant, quelque chose dans les yeux de cet homme, la troublait parfois. C’est que les regards de Paul empruntaient souvent leur éloquence aux sources vives de son cœur.

— Alix de Busques sera ma femme.

Ainsi en avait décidé le fils d’Eustache. La vie l’avait frappé aveuglément en prenant possession de lui, mais à présent qu’il en était le maître, il allait prendre une revanche magnifique. Sorti de la rue, il ne voulait plus regarder en arrière. Il sera le premier d’une génération nouvelle, et il voulait l’asseoir sur des bases solides.

En rencontrant Alix de Busques, le cœur de Paul alla à elle.

— Ce sera donc cette créature superbe qui m’aidera à la réalisation de mon beau rêve, se dit-il. À cette famille de vieille souche, se soudera le rameau né d’hier, et du mélange de cette sève s’élancera un arbre vigoureux.

À chaque rencontre avec mademoiselle de Busques, Paul sentait grandir son amour pour elle. Seule, l’attitude hautaine de la jeune fille l’empêchait de le lui déclarer, mais il voyait venir le moment où il ne pourrait plus se contenir, et lui jetterait l’aveu.

Au commencement d’octobre 1932, un bal réunissait le tout Québec select au Château Frontenac.

En entrant dans la splendide salle de danse de cet hôtel fashionable, Paul Bordier ne s’arrêta pas à en contempler les richesses. Ses yeux fouillaient discrètement les groupes, à la recherche de celle qui seule comptait pour lui, ce soir-là. Il l’aperçut enfin.

Alix de Busques était debout près d’un haut palmier, dont elle caressait, du bout de son éventail, les feuilles retombantes. Vêtue d’un lamé d’argent, elle évoquait l’image de la jeunesse victorieuse. Dans sa pose méditative, Alix eût pu troubler un cœur beaucoup moins amoureux que celui de Paul Bordier. Par exception, une douceur inaccoutumée atténuait les traits altiers de mademoiselle de Busques, et lui donnait un charme ensorcelant.

L’orchestre préludait, et déjà des couples tournaient aux accents entraînants d’une valse.

Paul s’approcha vivement d’Alix, et s’inclinant profondément :

— L’honneur de cette valse avec vous, mademoiselle ?

Elle acquiesça d’un signe de tête gracieux, et posa sa main sur l’épaule de son danseur, et le couple s’élança.

Paul sentit la taille souple sur son bras, le parfum des cheveux blonds le grisait. Comme dans un rêve il eût aimé que cela fût ainsi toujours. Pour savourer cet instant unique, il ne parlait pas.

— Où sont donc vos paroles ce soir, monsieur Bordier, dit Alix en levant son visage souriant vers Paul ?

Paul regarda ardemment la jeune fille, et fit passer dans ses yeux, tout ce dont son cœur était plein.

— Les paroles manquent, ou plutôt on ne sait lesquelles choisir pour exprimer ce que l’on ressent parfois, dit-il gravement.

— Vous avez pourtant le verbe facile, monsieur, ce que vous éprouvez doit être bien extraordinaire.

— En effet, mademoiselle ; puis il y a des mots si beaux qu’on se demande si l’on doit les chanter ou les dire.

— Oh ! oh !… Seriez-vous amoureux monsieur Bordier, demanda-t-elle taquine ?

— Oui, répondit-il sans hésitation.

— L’homme comblé ! lança-t-elle enjouée, renommée, fortune, amour, mais que vous manque-t-il donc ! Il y a des êtres chanceux…

— Et qui ne demandent pas mieux que de partager leur destinée.

La valse terminée, les deux jeunes gens sortirent, sur la terrasse Dufferin et se mirent à marcher. L’air était, tiède. Au loin des lumières scintillaient sur l’Île d’Orléans. Mademoiselle de Busques les montra.

— L’Ile aux Sorciers, dit-elle, où il y a des diseuses de bonne aventure. Elles déchiffrent le passé, le présent, le futur. Vous devriez y conduire celle qui est l’objet de votre flamme, monsieur Bordier.

— Encore, faudrait-il lui en demander la permission.

— Allez-y ! Qui vous retient loin de celle que vous aimez, jeta-t-elle négligemment.

— Loin d’elle, répéta Paul en fixant son interlocutrice, je n’en suis peut-être pas très éloigné.

Alix comprit parfaitement ce que voulait dire son compagnon. D’ailleurs, très femme, les attentions assidues du jeune architecte, lui avaient révélé ses intentions. Cette adoration muette la flattait, mais de là à accepter la déclaration qu’elle sentait venir… Lui, Paul Bordier, prétendre à la main d’une Alix de Busques, descendante de marquis, quelle audace !

Quelle audace, soit, mais quelle folie de sa part d’entretenir des préjugés de race aussi ridicules que désuets. Orgueilleuse de sa lignée, Alix avait commencé, par un passe-temps de fille riche, à relever tous les faits glorieux de ses ancêtres. Elle finit par se passionner énormément à ses recherches, et chose déplorable, en prenant goût à ses fouilles, elle s’incorpora pour ainsi dire à ceux qui en étaient la cause. Elle, issue d’un sang si généreux, si vaillant, si noble, elle se crut supérieure. Ce fut donc d’un ton hautain qu’elle répondit à Paul Bordier :

— Monsieur, il y a des distances très courtes qui sont infranchissables.

— Les distances et les obstacles ne sont rien à qui veut vaincre.

— Il y a des places prises d’assaut où les assiégés ne se rendent jamais, dit-elle indignée.

— Mais il y a l’histoire des Sabines…

Elle le regarda, une flamme de colère dans les yeux.

— Il y a des comparaisons qui sont indignes d’un homme bien élevé.

Il pâlit.

— Pardonnez-moi, mademoiselle. Pourquoi ai-je dit cette phrase… Je n’approuve pas l’amour tyrannique. Oh, si vous saviez comment je le comprends, laissez-moi vous expliquer…

— Voyons un peu votre compréhension de l’amour, fit-elle dédaigneuse.

Paul ne vit pas la bouche railleuse, il dit d’une voix ardente :

— Je le comprends complet et sans retour, doux et indestructible. Et cet amour véritable ne frappe qu’une fois le cœur bien fait pour ce don sacré. Il s’en empare à jamais, et lorsque la vie quitte le corps, il se réfugie au sein de l’âme, et devient immortel.

— Oserais-je vous demander si le sentiment que vous éprouvez…

Il l’interrompit passionnément :

— Oui, mademoiselle, le sentiment que j’éprouve pour vous est celui-là, et en voulez-vous la preuve…

Avec un désir de blesser cruellement celui qui venait de lui imposer son amour, Alix de Busques riposta d’un ton tranchant :

— Me donner une preuve, vous ? Allez donc me chercher le livre où vous avez lu cette description de l’amour, car elle ne peut pas être de vous. Vous ne pouvez avoir ressenti ce qui n’appartient qu’au cœur bien né.

« Bien né ». Les mots transpercèrent Paul Bordier comme une flèche acérée, et ouvrirent net sa vieille blessure. Alix, la sœur de Gilles, savait donc son pénible secret et avec une dureté incompréhensible, venait de s’en servir.

Pourtant non. En lançant le mot outrageant, la jeune fille n’y attacha pas l’intention que Paul lui donna. Mais la terrible commotion empêcha l’architecte de scruter plus loin la pensée de sa compagne. Il reprit acerbe :

— Si vous avez voulu me faire mal, mademoiselle, soyez satisfaite, vous avez réussi.

Et continuant les dents serrées :

— Dieu ne choisit pas les cœurs pour y jeter l’amour véritable ; celui d’un mendiant peut en être plus digne que celui d’une princesse. L’amour ne se commande pas, mais il commande et se fait dévoiler. Un orgueil peut le bafouer alors, mais mépriser un amour sincère et honnête, est toujours une action vile.

— Qui défendez-vous et qui accusez-vous, s’écria-t-elle frémissante ?

— On peut placer les noms que l’on veut mademoiselle.

— Oh alors, mon cœur bien libre ne s’occupe pas de votre inepte exposé.

Il la regarda douloureusement.

— Vous avez raison ; il y a des orgueils qui stérilisent un cœur à jamais, je le vois.

Fouettée au plus sensible, elle répliqua souverainement méprisante :

— Je ne reconnais à quiconque le droit de me donner une leçon, à vous moins qu’à un autre.

— La chose serait inutile, le grain de sénevé n’a pas germé sur la pierre.

À ce moment, un groupe de jeunes gens en smoking, passablement éméchés, passa non loin de l’endroit où se trouvaient, l’architecte et mademoiselle de Busques, et l’un d’eux apercevant le couple, s’écria la voix avinée :

— Tiens, des danseurs en maraude, allons les trouver !

Mais il interrompit ses propos galants, et porta une main molle à son chapeau de soie en disant :

— Ah mais, c’est toi Alix ?

Alix, maîtresse d’elle-même, cachant l’humiliation qu’elle venait de subir sous son masque mondain, présenta Paul Bordier au nouvel arrivant :

— Gilles de Busques, mon frère, monsieur Paul Bordier.

— Comment, Bordier ! ce vieux compagnon de collège que j’ai perdu de vue depuis cinq ans…

— Lui-même, répondit Paul froidement.

— En voilà une rencontre ! Quand on ne se voit pas souvent, la première chose à faire en s’apercevant est de se rappeler ses souvenirs, n’est-ce pas ? Te souviens-tu de ma bataille avec Dorval dans la cour du collège, la veille des vacances de notre dernière année de philosophie ?… Ce que j’avais eu le don de te mater, toi, qui étais intervenu…

Paul Bordier, livide, ne se tenait debout que par un effort héroïque de volonté.

— Comme toutes ces folies sont loin déjà, dit brusquement de Busques, soudainement dégrisé, et en prenant congé.

L’architecte sentit l’étau se desserrer : Gilles l’épargnait.

Mais ses paroles remirent à la mémoire d’Alix un fait oublié. En effet, Gilles avait conté à sa sœur son altercation de collégien. Un éclair de conquérant traversa les yeux superbes. Elle savait maintenant comment frapper Paul Bordier. Elle lança en riant :

— C’est vrai, Gilles, tu connais monsieur Bordier, mais t’attendais-tu ce soir, à voir ta sœur à côté d’un prince d’une maison royale de France ?

Mais Gilles, sans écouter sa sœur, s’était éloigné.

Sous l’injure qui le frappait, Paul serra si violemment le dossier d’une chaise de la terrasse, placée sous sa main, que le bois en gémit.

Alix se retourna et implacable :

— Monsieur Bordier, quoique ce siège ne soit pas du style du dix-septième siècle, pas n’est besoin de le détruire.

La réponse qui vint, fut loin de celle qu’attendait Alix.

— Mademoiselle, vous m’avez promis deux valses ; nous en avons dansé une, venez, l’autre nous attend.

Devant la stupeur de la jeune fille, Paul dit incliné :

— Venez, on nous regarde.

— Sous les flots de lumière et parmi les fleurs, Paul et Alix enlacés, se mirent à valser aux accents un peu mélancoliques de « Beau Danube Bleu ».

— Cette valse est belle, dit Paul sourdement, elle nous transporte dans un lieu féerique fait de prairies verdoyantes, coupées d’un fleuve azuré, dans lequel se reflètent les tourelles de châteaux merveilleux. Et dans ce pays de rêve, le ciel toujours bleu, où se promènent sans cesse des nuages blancs et floconneux, crée d’un rien des scènes pastorales d’un fini délicieux.

Et devant sa compagne muette :

— Nos deux valses diffèrent en ce sens, que j’ai commencé la première en silence, et que c’est vous qui commencez la deuxième sans parler.

Paul Bordier sentait un besoin de faire souffrir celle dont la méchanceté venait d’ouvrir si sauvagement sa blessure. Lorsque adolescent, il avait reçu le coup terrible, il avait pleuré, gémi, supplié ; aujourd’hui qu’on le frappait au même endroit, il se dressait devant le destin, prêt à briser les armes dont il se servait.

Il poursuivit, mordant :

— Mademoiselle, j’ai à vous parler, et ce décor de fête va bien à ce que j’ai à vous dire. Vous avez envie de me souffleter, je le devine, mais vous n’oseriez devant vos gens. D’ailleurs, je vous tiens solidement.

— Goujat ! lança-t-elle hors d’elle-même.

— Oh, mieux que cela !

— J’en conviens.

— Et je tiens à vous éclairer complètement, sur ce que je suis. Étiez-vous bien persuadée tout à l’heure, que l’épithète que vous m’avez décochée me convenait ?

— J’en étais à peu près certaine ; votre attitude m’a singulièrement éclairée.

— Pour qu’il n’y ait plus de doute dans votre esprit, mademoiselle, sachez que ma naissance, comme celle de certains princes français, est irrégulière. Je m’en console un peu en songeant que vos ancêtres ont dû servir les Bourbons bâtards ; et de vous voir aujourd’hui après la succession des siècles, vous la descendante d’une noble lignée, au bras d’un enfant naturel, je m’en console tout à fait.

— Monsieur, s’il vous reste quelque dignité, reconduisez-moi. Je ne crois pas qu’il existe d’être plus bas que vous !

— Oh oui, moi j’en ai rencontré et la bassesse de cette personne m’a prouvé que la légitimité d’un berceau n’apportait pas à celle qu’elle favorisait le monopole de la vertu. Depuis cette révélation, vous le dirais-je, ma condition d’homme taré se présente sous un angle nouveau, et supporte, à son avantage, la comparaison que je me fais maintenant entre elle et celle de ceux qui ne sont pas nés comme moi dans un ruisseau.

Puis faisant allusion à l’arbre généalogique de la jeune fille :

— Avez-vous remarqué, mademoiselle, que des arbres au tronc solide, aux racines vigoureuses, pourrissent souvent par le faîte ?

— Misérable et lâche ! fit-elle défaillante.

Il raffermit son étreinte.

— Oui, mais généreux. Et pour vous le prouver, je vais vous donner tout ce que j’ai de meilleur en moi. Oh, ne vous récriez pas : il y a des mollusques repoussants à la chair savoureuse. Je vous donne mon cœur, mademoiselle de Busques, mon cœur et son amour. Je vous aime malgré moi et en dépit de vous. Lorsque vous voudrez descendre de vos hauteurs, et venir dans la plaine que j’habite, je vous recevrai, car mon amour indestructible rend mes paroles irrévocables ; je vous aime et je suis à vous.

Cette salle de danse somptueuse, ces lumières, ces fleurs, cette atmosphère de fête, n’est-ce pas un cadre digne pour les fiançailles ?

Et dans un rire qui résonna comme un sanglot :

— Jusqu’à nos paroles qui sont à l’unisson…

Reconduisant mademoiselle de Busques à sa place près du palmier, il s’inclina cérémonieux :

— D’autres danseurs vous réclament, mademoiselle, adieu…

Paul eut la force de passer impassible parmi la foule de gens qu’il rencontra, pour sortir de la salle du bal. Il échangea quelques mots avec celui-ci, celui-là. Le sourire aux lèvres, il salua les amis, mais une fois dehors, il héla un taxi, se jeta dans la voiture comme un fou, et ordonna au chauffeur de le reconduire chez lui.

Rendu dans sa chambre, cette force qu’il ne se connaissait pas, et qui l’avait soutenu pendant qu’il parlait à mademoiselle de Busques, l’abandonna, et une lassitude profonde envahit tout son être. Comme sept ans auparavant, il se laissa tomber sur son lit, mais sa douleur n’éclata pas bruyante : il n’avait même plus le courage de crier. Tout ce qu’il avait dit à mademoiselle de Busques bourdonnait dans sa tête ; et deux mots clairs accompagnaient les pulsations rapides de son cœur en tumulte : « Tu l’aimes ! »

Hélas, oui, il l’aimait de toute son âme, cette jeune fille dont la cruauté venait de le jeter dans la vie, désarmé. Oh, il aurait voulu arracher cet amour qui le torturait et l’humiliait, mais il était de cette race dont le cœur ne se reprend pas.

Il ne voulut pas analyser ce qu’allait être son existence.

Heureusement, dans son désarroi, les paroles réconfortantes dites par son père adoptif, dans une circonstance analogue à celle qu’il traversait dans le moment, vinrent de nouveau le soutenir et lui redonner du courage. Pour ce père sans pareil, cette mère bien-aimée, il saurait se maîtriser. Rien de sa brisure intime ne viendrait les affliger.

Pour Alix, elle ne sut jamais comment elle fit le trajet du Château à sa demeure.

Orpheline, Alix de Busques vivait avec sa tante, Eulalie de Busques, personne âgée et non mariée, un peu romanesque, entichée de ses titres, et qui ne faisait qu’offrir de l’encens aux pieds de sa nièce.

Les deux femmes habitaient une riche résidence de la Grande-Allée, où Gilles avait aussi ses appartements.

Lorsque Alix entra, et quoiqu’il fût assez tard, sa tante vint au-devant d’elle. La vieille demoiselle de Busques tenait à embrasser sa nièce chaque soir, peu importait l’heure.

— Eh bien, petite, pas trop fatiguée ? et comme toujours, reine du bal…

— Oh oui, reine du bal, fit Alix en répondant par un baiser hâtif aux caresses de sa tante, j’ai dansé ce soir avec un prétendant au trône de France, ajouta-t-elle dans un éclat de rire étrange.

Et sans donner d’explication à mademoiselle de Busques, ébaudie, elle gravit à la course le large escalier tournant conduisant à sa chambre, où elle entra en fermant la porte.

Elle aussi comme Paul, se laissa choir sur son lit ; et malgré la chaleur de la nuit, elle se mit à grelotter, non de fièvre, mais d’humiliation et de rage. De son orgueil déchiré, mis en pièces, sortit un cri de vengeance.

— Oh, ce Paul Bordier, lui faire payer la souffrance que j’endure !

Elle ne s’arrêtait pas à penser qu’elle l’avait flagellé d’une façon inouïe.

Dans sa tête maintenant lucide, Alix ébaucha plusieurs plans pouvant crucifier l’architecte. De tous ceux qui se présentèrent à son esprit, un par sa méchanceté s’imposa, tenace. Elle l’accepta.

Paul Bordier avait dit, oh elle s’en souvenait ! ces mots : « Mon amour indestructible, rend mes paroles irrévocables. »

— Alors, c’est par le cœur que je le prendrai, dit-elle avec une fureur concentrée.

Pour mettre au plus vite son projet à exécution, elle alla s’asseoir à un joli secrétaire, et écrivit fébrile, la note suivante :

« À monsieur Paul Bordier :

Monsieur,

Après ce qui s’est passé entre nous, cette lettre ne doit pas vous surprendre.

Auriez-vous l’obligeance de passer chez moi, demain soir ? j’ai à vous parler.

Alix de Busques. »

Ayant mis sa lettre dans une enveloppe armoriée, elle l’adressa d’une main ferme. Puis déposant sa plume, elle resta un moment songeuse, ses yeux durcis posés sur cette enveloppe élégante, premier jalon d’un chemin bien périlleux, dans lequel elle avançait, sans hésitation, tête baissée.

Qui aurait dit à voir cette jeune fille, si belle dans son lamé d’argent sous la lumière bleue de l’abat-jour de sa lampe, qu’elle venait de décider froidement du malheur d’un homme.

Pour être certaine de ne pas revenir sur sa décision, Alix alla porter sa lettre avec celles de sa tante, dans le cabinet de travail de cette dernière. Elle savait que chaque matin, mademoiselle Eulalie, très ponctuellement, expédiait sa correspondance.

Revenue dans sa chambre, Alix se dévêtit lentement, éteignit sa lampe, et se coucha. Dormit-elle ? mystère de la nuit.

II

En dépouillant son courrier le lendemain, Paul Bordier, encore fiévreux, ne remarqua pas l’enveloppe au blason autrement que pour l’ouvrir. Mais en voyant la signature sur la lettre qu’elle contenait, il eut un recul. Que lui voulait Alix de Busques ?

— Je le saurai ce soir, dit-il fermement, ayant relu la missive.

Il se remit au travail, distrait, préoccupé, par l’appel de la jeune fille. Par moments il eut envie de refuser son invitation, car à quoi bon se revoir à nouveau, se dire des mots blessants ? Elle, si elle le voulait ; lui, il n’en avait ni le courage ni la force.

Disons-le, Paul eut honte de n’avoir pas su mieux se maîtriser au bal du Château ; il prit une solide résolution : on pourra l’injurier comme l’avait fait mademoiselle de Busques, il ne descendra plus au niveau des gens qui voudront le ravaler. Ce fut donc très maître de lui, qu’il se rendit chez mademoiselle de Busques à l’heure convenue.

Alix attendait son visiteur dans son salon particulier. En voyant entrer le jeune architecte, annoncé par un domestique, elle se leva, et sans trouble apparent lui désigna un siège.

— Prenez la peine de vous asseoir, monsieur.

— Merci mademoiselle. Je ne vois pas que notre entretien puisse durer assez longtemps pour cela. Allant droit au but, il ajouta :

— Vous m’avez fait demander, mademoiselle, pourquoi ?

— Pour éprouver la sincérité de certaines de vos paroles, monsieur.

Les jeunes gens étaient debout, se faisant face.

Paul poursuivit :

— Poussé par l’aiguillon des tourments causés par vos attaques, je vous ai dit des mots durs et blessants au bal du Château ; je vous en demande pardon. Sous l’influence de mon cœur, je vous ai dit des paroles que je ne retracte pas. S’il s’agit de celles-là, mettez-moi à l’épreuve.

Alix demeura un moment silencieuse.

— Croyez-vous, monsieur, que les affronts doivent s’oublier ou se payer ?

— On les pardonne.

Puis continuant de sa voix chaude :

— Sur la route où nous nous sommes rencontrés, nous avons entretenu une pénible conversation qui nous a mis l’âme à nu. Mais le Christ de la croix a vu notre misère. Au pied de ce signe de réconciliation, pardonnons-nous nos offenses réciproques ; le voulez-vous comme je le désire ?

— Les mots de pardon viennent plus lentement à la bouche que ceux qui écorchent, monsieur. Vous me prenez au dépourvu, et point préparée, pour un acte qui semble vous paraître bien naturel et bien facile.

— Rien n’est difficile au cœur bien né pour…

Il s’arrêta, contrit.

Une flambée monta aux joues d’Alix.

— Vous êtes plus éloigné du talus surmonté d’une croix, que vous ne voulez le faire croire, monsieur.

— Ma phrase n’a pas été dite pour rappeler quoi que ce soit. J’ai été maladroit, veuillez m’excuser.

— Si votre phrase a pu me rappeler quelque chose, ce n’est pas ce que je voulais vous demander.

— Je vous écoute.

Devant les yeux toujours fixés sur elle, Alix baissa ses paupières, mais les relevant, elle dit provocante :

— Sous le voile d’oubli que vous voulez étendre sur tout ce qui s’est passé entre nous, mettez-vous aussi les sentiments de votre cœur à mon égard ?

— Je le voudrais… Je ne puis…

Elle abaissa de nouveau ses paupières, pour cacher l’éclat vainqueur de ses yeux. Puis regardant le jeune homme d’une façon singulière, elle dit sans ambage :

— Il y a des mots si durs, qu’ils lient pour la vie les êtres qui les échangent. Ils ont alors une force semblable à celle de promesses conjugales, ne trouvez-vous pas ?

Paul Bordier comprit la pensée de mademoiselle de Busques. Il fit un pas qui le rapprocha d’elle, et avec un accent chevaleresque, maîtrisant son émotion, et évitant l’humiliation à celle qui se jetait à sa tête, il dit en s’inclinant :

— Mademoiselle de Busques, j’ai l’honneur de vous demander votre main.

— Je vous l’accorde, répondit-elle sans hésiter.

Mais une sensation indéfinissable, vite disparue, lui serra soudain le cœur.

— Mademoiselle, reprit Paul solennel, je vous prends pour femme, avec la certitude que vous m’apportez un cœur, je ne dis pas aimant, mais sincère. Mon amour inconcevable pour vous trouvera, je le souhaite ardemment, une solution qui nous fera supporter notre étrange situation.

Elle dit, le regard lointain :

— Votre amour, c’est surtout lui que je veux…

— Vous l’avez depuis le jour où je vous ai vue. Disposez-en.

Il ajouta :

— Et n’oubliez pas que j’y suis lié par toutes les fibres de mon être. Vous avez entre vos mains le moyen de me tuer sans me toucher, je crois.

Elle frisonna, et une lueur passa dans ses yeux devenus de glace.

III

Lorsque Alix fit part à sa tante de sa décision d’épouser Paul Bordier, mademoiselle de Busques, de surprise, éleva ses deux mains parcheminées à la hauteur de ses épaules, et regarda autour d’elle en appelant Gilles, qu’elle prenait quelquefois comme conseiller. Ne le voyant pas, elle répondit à sa nièce en s’exclamant :

— Marier monsieur Bordier ! Y songes-tu réellement ! Je ne discute pas les qualités de ce jeune homme, mais sa naissance ne le met pas sur un pied d’égalité avec notre famille.

— J’ai pesé le tout, répliqua résolument la jeune fille, et j’épouse Paul Bordier.

— Ce n’est pas sérieux, réfléchis ! Notre blason, nos quartiers de noblesse !…

— Si on ne se croirait pas au Moyen-Âge, lança joyeusement Gilles qui entrait.

Amusé de l’infatuation de sa tante pour la noblesse, le jeune homme ne perdait jamais une occasion de se moquer ouvertement de la chère lubie que caressait la vieille demoiselle. Il reprit gamin :

— Ah, ma tante, votre blason, vos quartiers de noblesse, frottez l’un et assoyez-vous sur les autres.

— Gilles ! s’écria mademoiselle Eulalie scandalisée, comment peux-tu, toi, un de Busques, parler ainsi !

— Un de Busques, et le dernier de la lignée, encore ! C’est affreux, n’est-ce pas, de constater un tel désastre, fit-il en embrassant sa parente sur les deux joues.

— Notre famille s’éteindra en quenouille, soupira mademoiselle Eulalie.

— En quenouille ! Mon Dieu que vous êtes drôle avec vos expressions, style féodal. Pourquoi n’ajoutez-vous pas : Et la blanche haquenée vicieuse, d’un grand coup de ses pattes qui lui soutenaient le derrière, envoya le dernier des de Busques dans l’éternité. Une grande famille avait vécu ! Allons, noble dame, votre noble lignée ne s’éteindra pas ; ne parliez-vous pas mariage à mon arrivée ?

— Et quel mariage ! Ta sœur veut épouser Paul Bordier !

— Est-ce vrai, Alix ?

— Oui.

— Je te félicite, dit Gilles sincère. Ton choix est excellent.

— Écoutez-le donc ! Il approuve ! dit tante Eulalie, estomaquée.

Mais certainement j’approuve ; Paul Bordier est un homme d’une rare valeur.

— Oh, je m’oppose ! Je m’oppose ! protesta tante Eulalie, tout agitée.

— Et pourquoi vous opposer, demande Gilles la bouche en cœur.

— Mais pour le nom de notre famille !

— Peuh ! Vous vous êtes plainte tout à l’heure qu’elle s’éteignait en quenouille ? un sang nouveau et vigoureux lui fera du bien.

— Gilles !

— À quand la noce ?

— Gilles !

— Mais on fera des noces et je veux y être, moi.

— Le mariage sera très simple, et aura lieu dans trois semaines, dit Alix.

— Bravo ! cria Gilles, en exécutant un entrechat.

— Gilles ! Alix ! s’exclama mademoiselle Eulalie, Oh là, là ! ces enfants modernes ne doutent de rien ! Ah, je perds la tête…

— Mais non, mais non, tantinette, jeta Gilles en embrassant mademoiselle Eulalie sur le front, la voilà !

— Ah, j’en reste tout étourdie, murmura-t-elle, que de vitesse aujourd’hui !… Alix, ma chérie, as-tu bien réfléchi ?

— Oui, ma tante. J’épouse Paul Bordier, répondit-elle en regagnant ses appartements.

— Eh bien soit, ma petite, je ne m’oppose plus ; puisses-tu trouver le bonheur dans cette union. C’est curieux, ajouta-t-elle pour Gilles, ta sœur ne semble pas émue en parlant du grand jour de son mariage. Il me semble, continua la romanesque demoiselle, que des émotions bien douces doivent nous assaillir à cette perspective.

— Vous n’êtes pas trop vieille pour vérifier la chose, rien ne vous empêche d’en tenter l’expérience, riposta le jeune homme en riant franchement.

— Oh Gilles…

— Épousez quelque colonel chamarré de la garnison, avec double noblesse, civile et militaire, au plastron garni de décorations.

— Gilles, grand et cher fou, tu te moques de moi, mais je t’aime bien quand même.

Puis avec un peu d’inquiétude, elle questionna :

— Crois-tu qu’Alix sera heureuse ?

— Elle a choisi l’homme qui peut lui donner le bonheur ; puisse-t-elle bien le comprendre.

Il faut peu parfois pour redresser un défaut. Lorsque Gilles de Busques dans sa colère, lança l’affront à Paul Bordier dans la cour du collège, les reproches de ses compagnons de classe le firent entrer en lui-même. Il eut honte de lui. Et comme son orgueil avait été cause de tout, il s’y attaqua et le vainquit. Il ne fallut rien moins que des libations trop généreuses, pour lui avoir fait manquer de répéter sur la terrasse Dufferin ce qu’il appelait sa grande bêtise d’écolier.

Oui, ce sympathique garçon s’était corrigé de son défaut dominant, et un tout pareil qu’il voyait chez sa sœur, venait souvent jeter une ombre sur son rire facile.

Gilles menait une vie très large ; et quoique presque toujours en voyage, il suivait néanmoins les succès rapides de Paul Bordier, et admirait ce travailleur. La décision d’Alix d’épouser l’architecte, tout en le réjouissant, lui causait un malaise : saura-t-elle l’apprécier ?