Page:Œuvres philosophiques de Leibniz, Alcan, 1900, tome 2.djvu/130

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charitablement que les plus rigides prédestinateurs ont trop de raison et trop de piété pour s’éloigner de ce sentiment.

80 Il n’y aura donc point de controverse à agiter là-dessus, comme je l’espère, avec des gens tant soit peu raisonnables ; mais il y en aura toujours beaucoup encore entre ceux qu’on appelle universalistes et particularistes, par rapport à ce qu’ils enseignent de la grâce et de la volonté de Dieu. Cependant j’ai quelque penchant à croire qu’au moins la dispute si échauffée entre eux sur la volonté de Dieu de sauver tous les hommes et sur ce qui en dépend (quand on sépare celle de auxiliis, ou de l’assistance de la grâce) consiste plutôt dans les expressions que dans les choses ; car il suffit de considérer que Dieu et tout autre sage bienfaisant est incliné à tout bien qui est faisable, et que cette inclination est proportionnée à l’excellence de ce bien ; et cela (prenant l’objet précisément et en soi) par une volonté antécédente, comme on l’appelle, mais qui n’a pas toujours son entier effet, parce que ce sage doit avoir encore beaucoup d’autres inclinations. Ainsi c’est le résultat de toutes les inclinations ensemble qui fait sa volonté pleine et décrétoire, comme nous l’avons expliqué ci-dessus. On peut donc fort bien dire avec les anciens que Dieu veut sauver tous les hommes suivant sa volonté antécédente, et non pas suivant sa volonté conséquente, qui ne manque jamais d’avoir son effet. Et si ceux qui nient cette volonté universelle ne veulent point permettre que l’inclination antécédente soit appelée une volonté, ils ne s’embarrassent que d’une question de nom.

81 Mais il y a une question plus réelle à l’égard de la prédestination à la vie éternelle et de toute autre destination de Dieu, savoir si cette destination est absolue ou respective. Il y a destination au bien et au mal ; et, comme le mal est moral ou physique, les théologiens de tous les partis conviennent qu’il n’y a point de destination au mal moral, c’est-à-dire que personne n’est destiné à pécher. Quant au plus grand mal physique, qui est la damnation, l’on peut distinguer entre destination et prédestination, car la prédestination paraît renfermer en soi une destination absolue et antérieure à la considération des bonnes ou des mauvaises actions de ceux qu’elle regarde. Ainsi on peut dire que les réprouvés sont destinés à être damnés, parce qu’ils sont connus impénitents. Mais on ne peut pas si bien dire que les réprouvés sont prédestinés à la damnation, car il n’y a point de réprobation absolue, son fondement étant l’impénitence finale prévue.