Page:Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Guillaumin, 2.djvu/271

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dévouement à un principe. Ces deux forces sont souvent aux prises, et il n’est que trop fréquent de voir triompher l’homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de l’idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous verrez le Principe faire son œuvre, l’Expédient ne laisser aucune trace de son passage.

L’histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous montre le principe et l’expédient en présence dans le plus mémorable événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus entièrement dévoué à un principe, au principe delà fraternité, que le fondateur du christianisme ? Il fut dévoué jusqu’à souffrir pour lui la persécution, la raillerie, l’abandon et la mort. Il ne paraissait pas se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de son Père et disait : Que la volonté de Dieu soit faite.

La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l’homme de l’expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le devoir, sacrifie le juste et dit : « Il est expédient (expedit) qu’un homme périsse pour le salut de tous. » L’homme de la transaction triomphe, l’homme du principe est crucifié. Mais qu’arrive-t-il ? Un demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils, Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de Jésus ; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu’il avait cru sauver par une lâche et criminelle transaction[1].




  1. V. les chap. xiv et xviii de la première série des Sophismes, t. IV, p. 86 et 64. (Note de l’éditeur.)