Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, X.djvu/18

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Mme Lecacheur, hostile par instinct à tout ce qui n’était pas paysan, sentait en son esprit borné une sorte de haine pour les allures extatiques de la vieille fille. Elle avait trouvé un terme pour la qualifier, un terme méprisant assurément, venu je ne sais comment sur ses lèvres, appelé par je ne sais quel confus et mystérieux travail d’esprit. Elle disait : « C’est une démoniaque. » Et ce mot, collé sur cet être austère et sentimental, me semblait d’un irrésistible comique. Je ne l’appelais plus moi-même que « la démoniaque », éprouvant un plaisir drôle à prononcer tout haut ces syllabes en l’apercevant.

Je demandais à la mère Lecacheur : « Eh bien ! qu’est-ce que fait notre démoniaque aujourd’hui ? »

Et la paysanne répondait d’un air scandalisé :

— « Croiriez-vous, monsieur, qu’all’ a ramassé un crapaud dont on avait pilé la patte, et qu’all l’a porté dans sa chambre, et qu’all’ l’a mis dans sa cuvette et qu’all’y met un pansage comme à un homme. Si c’est pas une profanation ! »

Une autre fois, en se promenant au pied de la falaise, elle avait acheté un gros poisson qu’on venait de pêcher, rien que pour le rejeter à la mer. Et le matelot, bien que payé