Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, X.djvu/240

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Je ne savais rien de neuf à lui dire, en vérité. Je balbutiai : « Mais rien, mon vieux. Moi je suis commerçant. »

Il prononça de sa voix toujours égale : « Et… ça t’amuse ? »

— Non, mais que veux-tu ? Il faut bien faire quelque chose !

— Pourquoi ça ?

— Mais… pour s’occuper.

— À quoi ça sert-il ? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. Quand on n’a pas le sou, je comprends qu’on travaille. Quand on a de quoi vivre, c’est inutile. À quoi bon travailler ? Le fais-tu pour toi ou pour les autres ? Si tu le fais pour toi, c’est que ça t’amuse, alors très bien ; si tu le fais pour les autres, tu n’es qu’un niais. »

Puis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau : « Garçon, un, bock ! » et reprit : « Ça me donne soif, de parler. Je n’en ai pas l’habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis. En mourant je ne regretterai rien. Je n’aurai pas d’autre souvenir que cette brasserie. Pas de femme, pas d’enfants, pas de soucis, pas de chagrins, rien. Ça vaut mieux. »

Il vida le bock qu’on lui avait apporté, passa sa langue sur ses lèvres et reprit sa pipe.