Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, X.djvu/41

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se cachait-elle ainsi, fuyait-elle les autres ? Pourquoi aimait-elle d’une tendresse si passionnée toutes les choses et tous les êtres vivants qui ne sont point les hommes ?

Et je comprenais qu’elle crût à Dieu, celle-là, et qu’elle eût espéré ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil, serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et, chair des bêtes, elle redeviendrait de la chair humaine. Mais ce qu’on appelle l’âme s’était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait plus. Elle avait changé sa vie contre d’autres vies qu’elle ferait naître.

Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une lueur pâle annonça l’aurore ; puis un rayon rouge glissa jusqu’au lit, mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C’était l’heure qu’elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres.

J’ouvris toute grande la fenêtre, j’écartai les rideaux pour que le ciel entier nous vit, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n’en avaient jamais reçu.