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LE LIT 29.

d’hui. Non, vois-tu, si quelqu’un a des reproches à me faire, ça n’est pas toi.

Il reprit, d’un ton vibrant :

— Je ne te fais pas de reproches, mais je ne peux pas continuer à venir te voir, parce que ta conduite avec les Prussiens a été la honte de toute la ville.

Elle s’assit, d’une secousse, dans son lit :

— Ma conduite avec les Prussiens ? Mais quand je te dis qu’ils m’ont prise, et quand je te dis que, si je ne me suis pas soignée, c’est parce que j’ai voulu les empoisonner. Si j’avais voulu me guérir, ça n’était pas difficile, parbleu ! mais je voulais les tuer, moi, et j’en ai tué, va !

Il restait debout :

— Dans tous les cas, c’est honteux, dit-il.

Elle eut une sorte d’étouffement, puis reprit :

— Qu’est-ce qui est honteux, de m’être fait mourir pour les exterminer, dis ? Tu ne parlais pas comme ça quand tu venais chez moi, rue Jeanne-d’Arc ? Ah ! c’est honteux ! Tu n’en aurais pas fait autant, toi, avec ta croix d’honneur ! Je l’ai plus méritée que toi, vois-tu, plus que toi, et j’en ai tué plus que toi, des Prussiens !…

Il demeurait stupéfait devant elle, frémissant d’indignation.