Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, II.djvu/397

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ment ; chez lui, cette inflexion caractéristique équivalait au plus gai sourire d’un Méridional. — Vous êtes aussi sombre que le jour où l’on est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous avez tant admiré l’adresse, quoique vous en ayez été la victime. — Victime ? dit-il d’un air étonné. — Afin d’obtenir son concordat, ne vous avait-il pas réglé votre créance en billets signés de la raison de commerce en faillite ; et quand il a été rétabli, ne vous les a-t-il pas soumis à la réduction voulue par le concordat ? — Il était fin, répondit-il, mais je l’ai repincé. — Avez-vous donc quelques billets à protester ? nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais d’argent pour la première fois. Il leva sur moi ses yeux par un mouvement railleur ; puis, de sa voix douce dont les accents ressemblaient aux sons que tire de sa flûte un élève qui n’en a pas l’embouchure : — Je m’amuse, me dit-il. — Vous vous amusez donc quelquefois ? — Croyez-vous qu’il n’y ait de poètes que ceux qui impriment des vers, me demanda-t-il en haussant les épaules et me jetant un regard de pitié. — De la poésie dans cette tête ! pensai-je, car je ne connaissais encore rien de sa vie. — Quelle existence pourrait être aussi brillante que l’est la mienne ? dit-il en continuant, et son œil s’anima. Vous êtes jeune, vous avez les idées de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons, moi je n’aperçois que des charbons dans les miens. Vous croyez à tout, moi je ne crois à rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je vais vous faire le décompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que vous restiez au coin de votre cheminée et de votre femme, il arrive toujours un âge auquel la vie n’est plus qu’une habitude exercée dans un certain milieu préféré. Le bonheur consiste alors dans l’exercice de nos facultés appliquées à des réalités. Hors ces deux préceptes, tout est faux. Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j’en ai dû changer à chaque latitude. Ce que l’Europe admire, l’Asie le punit. Ce qui est un vice à Paris, est une nécessité quand on a passé les Açores. Rien n’est fixe ici-bas, il n’y existe que des conventions qui se modifient suivant les climats. Pour qui s’est jeté forcément dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai que la nature y ait mis : l’instinct de notre conservation. Dans vos sociétés européennes, cet instinct se nomme intérêt personnel. Si vous aviez vécu autant que moi vous sauriez qu’il n’est qu’une seule chose matérielle dont