Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/150

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— Ah ! tu es perdue. Il t’a ensorcelée, pervertie. Tu déraisonnes.

— Restez ici un jour, mon père, et si vous voulez l’écouter, le regarder, vous l’aimerez.

— Hélène, dit gravement le général, nous sommes à quelques lieues de la France…

Elle tressaillit, regarda par la croisée de la chambre, montra la mer déroulant ses immenses savanes d’eau verte.

— Voilà mon pays, répondit-elle en frappant sur le tapis du bout du pied.

— Mais ne viendras-tu pas voir ta mère, ta sœur, tes frères ?

— Oh ! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s’il le veut et s’il peut m’accompagner.

— Tu n’as donc plus rien, Hélène, reprit sévèrement le militaire, ni pays, ni famille ?…

— Je suis sa femme, répliqua-t-elle avec un air de fierté, avec un accent plein de noblesse. — Voici, depuis sept ans, le premier bonheur qui ne me vienne pas de lui, ajouta-t-elle en saisissant la main de son père et l’embrassant, voici le premier reproche que j’aie entendu.

— Et ta conscience ?

— Ma conscience ! mais c’est lui. En ce moment elle tressaillit violemment. — Le voici, dit-elle. Même dans un combat, entre tous les pas, je reconnais son pas sur le tillac.

Et tout à coup une rougeur empourpra ses joues, fit resplendir ses traits, briller ses yeux, et son teint devint d’un blanc mat… Il y avait du bonheur et de l’amour dans ses muscles, dans ses veines bleues, dans le tressaillement involontaire de toute sa personne. Ce mouvement de sensitive émut le général. En effet, un instant après le corsaire entra, vint s’asseoir sur un fauteuil, s’empara de son fils aîné, et se mit à jouer avec lui. Le silence régna pendant un moment ; car pendant un moment le général, plongé dans une rêverie comparable au sentiment vaporeux d’un rêve, contempla cette élégante cabine, semblable à un nid d’alcyons, où cette famille voguait sur l’Océan depuis sept années, entre les cieux et l’onde, sur la foi d’un homme, conduite à travers les périls de la guerre et des tempêtes, comme un ménage est guidé dans la vie par un chef au sein des malheurs sociaux… Il regardait avec admiration sa fille, image fantastique d’une déesse marine, suave de beauté, riche de