Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/131

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salon, elle pensa qu’il s’agissait d’une commission à donner pour Paris. Elle regarda ses amis qui l’entouraient comme étonnée de leur silence, et s’écria de l’air le plus naturel : ─ Eh bien ! vous ne jouez pas ? en montrant la table verte que la grande madame Latournelle nommait l’autel.

— Jouons ! reprit Dumay qui venait de congédier le jeune Exupère.

— Mets-toi là, Butscha, dit madame Latournelle en séparant par toute la table le premier clerc du groupe que formaient madame Mignon et sa fille.

— Et toi, viens là !… dit Dumay à sa femme en lui ordonnant de se tenir près de lui.

Madame Dumay, petite Américaine de trente-six ans, essuya furtivement des larmes, elle adorait Modeste et croyait à une catastrophe.

— Vous n’êtes pas gais, ce soir, reprit Modeste.

— Nous jouons, répondit Gobenheim qui disposait ses cartes.

Quelque intéressante que cette situation puisse paraître, elle le sera bien davantage en expliquant la position de Dumay relativement à Modeste. Si la concision de ce récit le rend sec, on pardonnera cette sécheresse en faveur du désir d’achever promptement cette scène, et à la nécessité de raconter l’argument qui domine tous les drames.

Dumay (Anne-François-Bernard), né à Vannes, partit soldat en 1799, à l’armée d’Italie. Son père, président du tribunal révolutionnaire, s’était fait remarquer par tant d’énergie, que le pays ne fut pas tenable pour lui lorsque son père, assez méchant avocat, eut péri sur l’échafaud après le 9 thermidor. Après avoir vu mourir sa mère de chagrin, Anne vendit tout ce qu’il possédait et courut, à l’âge de vingt-deux ans, en Italie, au moment où nos armées succombaient. Il rencontra dans le département du Var un jeune homme qui, par des motifs analogues, allait aussi chercher la gloire, en trouvant le champ de bataille moins périlleux que la Provence.

Charles Mignon, dernier rejeton de cette famille à laquelle Paris doit la rue et l’hôtel bâti par le cardinal Mignon, eut dans son père un finaud qui voulut sauver des griffes de la Révolution la terre de la Bastie, un joli fief du Comtat. Comme tous les peureux de ce temps, le comte de la Bastie, devenu le citoyen Mignon, trouva plus sain de couper les têtes que de se laisser cou-