Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


riait la bonne compagnie du faubourg Saint-Germain, sans prévoir qu’un jour la Banque envahirait le Luxembourg et s’assiérait sur le trône. Les conspirations dansaient alors, aussi insouciantes des futures faillites du pouvoir que des futures faillites de la Banque. Les salons dorés de monsieur le baron de Nucingen avaient cette animation particulière que le monde de Paris, joyeux en apparence du moins, donne aux fêtes de Paris. Là, les hommes de talent communiquent aux sots leur esprit, et les sots leur communiquent cet air heureux qui les caractérise. Par cet échange, tout s’anime. Mais une fête de Paris ressemble toujours un peu à un feu d’artifice : esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s’y éteint comme des fusées. Le lendemain, chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et son plaisir.

— Eh quoi ! se dit Auguste en forme de conclusion, les femmes sont donc telles que le vidame les voit ? Certes, toutes celles qui dansent ici sont moins irréprochables que ne le paraît madame Jules, et madame Jules va rue Soly. La rue Soly était sa maladie, le mot seul lui crispait le cœur.

— Madame, vous ne dansez donc jamais ? lui demanda-t-il.

— Voici la troisième fois que vous me faites cette question depuis le commencement de l’hiver, dit-elle en souriant.

— Mais vous ne m’avez peut-être jamais répondu.

— Cela est vrai.

— Je savais bien que vous étiez fausse, comme le sont toutes les femmes…

Et madame Jules continua de rire.

— Écoutez, monsieur, si je vous disais la véritable raison, elle vous paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu’il y ait fausseté à ne pas dire des secrets dont le monde a l’habitude de se moquer.

— Tout secret veut, pour être dit, une amitié de laquelle je ne suis sans doute pas digne, madame. Mais vous ne sauriez avoir que de nobles secrets, et me croyez-vous donc capable de plaisanter sur des choses respectables ?

— Oui, dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez de nos sentiments les plus purs ; vous les calomniez. D’ailleurs, je n’ai pas de secrets. J’ai le droit d’aimer mon mari à la face du monde, je le dis, j’en suis orgueilleuse ; et si vous vous moquez de moi en apprenant que je ne danse qu’avec lui, j’aurai la plus mauvaise opinion de votre cœur.