Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/51

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— Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi la question que je vais t’adresser.

Et il se rapprocha, la saisit par la taille et la ramena près de lui.

— Mon Dieu, nous y voici ! pensa la pauvre femme.

— Eh ! bien, reprit-elle en allant au-devant de la question, tu veux apprendre ce que me disait monsieur de Maulincour. Je te le dirai, Jules ; mais ce ne sera point sans terreur. Mon Dieu, pouvons-nous avoir des secrets l’un pour l’autre ? Depuis un moment, je te vois luttant entre la conscience de notre amour et des craintes vagues ; mais notre conscience n’est-elle pas claire, et tes soupçons ne te semblent-ils pas bien ténébreux ? Pourquoi ne pas rester dans la clarté qui te plaît ? Quand je t’aurai tout raconté, tu désireras en savoir davantage ; et cependant, je ne sais moi-même ce que cachent les étranges paroles de cet homme. Eh ! bien, peut-être y aura-t-il alors entre vous deux quelque fatale affaire. J’aimerais bien mieux que nous oubliassions tous deux ce mauvais moment. Mais, dans tous les cas, jure-moi d’attendre que cette singulière aventure s’explique naturellement. Monsieur de Maulincour m’a déclaré que les trois accidents dont tu as entendu parler : la pierre tombée sur son domestique, sa chute en cabriolet et son duel à propos de madame de Serizy étaient l’effet d’une conjuration que j’avais tramée contre lui. Puis, il m’a menacée de t’expliquer l’intérêt qui me porterait à l’assassiner. Comprends-tu quelque chose à tout cela ? Mon trouble est venu de l’impression que m’ont causée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeux hagards et ses paroles violemment entrecoupées par une émotion intérieure. Je l’ai cru fou. Voilà tout. Maintenant, je ne serais pas femme si je ne m’étais point aperçue que, depuis un an, je suis devenue, comme on dit, la passion de monsieur de Maulincour. Il ne m’a jamais vue qu’au bal, et ses propos étaient insignifiants, comme tous ceux que l’on tient au bal. Peut-être veut-il nous désunir pour me trouver un jour seule et sans défense. Tu vois bien ? Déjà tes sourcils se froncent. Oh ! je hais cordialement le monde. Nous sommes si heureux sans lui ! pourquoi donc l’aller chercher ? Jules, je t’en supplie, promets-moi d’oublier tout ceci. Demain nous apprendrons sans doute que monsieur de Maulincour est devenu fou.

— Quelle singulière chose ! se dit Jules en descendant de voiture sous le péristyle de son escalier.