Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/83

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mélisse pour les défaillances, des dragées pour les enfants, et du taffetas anglais pour les coupures.

Jules étudia tout. Il regarda fort attentivement le visage jaune de madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, dénués de cils, sa bouche démeublée, ses rides pleines de tons noirs, son bonnet de tulle roux, à ruches plus rousses encore, et ses jupons d’indienne troués, ses pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats et de soieries, d’ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels s’élevait une bouteille de vin. Puis, il se dit en lui-même : Cette femme a quelque passion, quelques vices cachés, elle est à moi.

— Madame, dit-il à haute voix et en lui faisant un signe d’intelligence, je viens pour vous commander des galons… Puis il baissa la voix. — Je sais, reprit-il, que vous avez chez vous un inconnu qui prend le nom de Camuset. La vieille le regarda soudain, sans donner la moindre marque d’étonnement. — Dites, peut-il nous entendre ? Songez qu’il s’agit de votre fortune.

— Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n’ai personne ici. Mais j’aurais quelqu’un là-haut qu’il lui serait bien impossible de vous écouter.

— Ah ! la vieille rusée, elle sait répondre en normand, se dit Jules. Nous pourrons nous accorder. — Évitez-vous la peine de mentir, madame, reprit-il. Et d’abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal, ni à votre locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, couturière en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je suis au courant de tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l’ami de votre fille. Je veux être à portée de tout voir, de tout entendre, sans être ni vu ni entendu par eux. Vous m’en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai ce service par une somme de deux mille francs une fois payée, et par six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera devant vous, ce soir, l’acte ; je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera demain, après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle j’acquerrai des preuves de votre bonne foi.

— Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur ? dit-elle en lui jetant des regards de chatte inquiète.

— En rien, madame. Mais, d’ailleurs, il paraît que votre fille se