Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/193

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


il n’y a qu’un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s’exempter sans mal faire, et c’est souvent un très grand mal d’endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se délivrer d’une vie douloureuse par une prompte mort, ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d’un chirurgien. Viens, respectable Parisot, coupe-moi cette jambe qui me ferait périr : je te verrai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture faute d’oser soutenir la même opération.

J’avoue qu’il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même ; mais en revanche combien en est-il qui l’ordonnent ! Qu’un magistrat à qui tient le salut de la patrie, qu’un père de famille qui doit la subsistance à ses enfants, qu’un débiteur insolvable qui ruinerait ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu’il arrive ; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus grand d’être injuste ; est-il permis pour cela, dans des cas tout différents, de conserver aux dépens d’une foule de misérables une vie qui n’est utile qu’à celui qui n’ose mourir ? « Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte et fléchit sous le poids ; les ennemis sont là ; va combattre avec tes frères, va sauver tes enfants, et n’expose pas ton père à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parents. » Quand la faim, les maux, la misère, ennemis domestiques pires que les sauvages, permettraient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d’une famille qui peut à peine en gagner pour elle ; celui qui ne tient à rien, celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre, celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n’aurait-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité ?

Pesez ces considérations, milord, rassemblez toutes ces raisons, et vous trouverez qu’elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu’un homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi serait-il permis de se guérir de la goutte et non de la vie ? L’une et l’autre ne nous viennent-elles pas de la même main ? S’il est pénible de mourir, qu’est-ce à dire ? Les drogues font-elles plaisir à prendre ? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine ! Preuve que la nature répugne à l’une et à l’autre. Qu’on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d’un mal passager en faisant des remèdes, que d’un mal incurable en s’ôtant la vie, et comment on est moins coupable d’user de quinquina pour la fièvre que d’opium pour la pierre. Si nous regardons à l’objet, l’un et l’autre est de nous délivrer du mal-être ; si nous regardons au moyen, l’un et l’autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés ; si nous regardons à la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu’il ne nous ait pas envoyé ? A quelle douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance, et où l’on peut légitimement résister ? Ne nous est-il donc permis de changer l’état d’aucune chose parce que tout ce qui est, est comme il l’a voulu ? Faut-il ne rien faire en ce monde de peur d’enfreindre ses lois, et, quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais les enfreindre ? Non, milord, la vocation de l’homme est plus grande et plus noble. Dieu ne l’a point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel ; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir. Il l’a constitué seul juge de ses propres actions, il a écrit dans son cœur : « Fais ce qui t’est salutaire et n’est nuisible à personne. » Si je sens qu’il m’est bon de mourir, je résiste à son ordre en m’opiniâtrant à vivre ; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la chercher.

Bomston, j’en appelle à votre sagesse et à votre candeur, quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire ? Si les chrétiens en ont établi d’opposées, ils ne les ont tirées ni des principes de leur religion, ni de sa règle unique, qui est l’Ecriture, mais seulement des philosophes paiens.