Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/405

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chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’ayant rien de libre que la voix, comment ne s’en serviraient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu’eux.

D’où vient cet usage déraisonnable ? d’un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d’enfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s’embarrasser de ses cris. Pourvu qu’il n’y ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu’importe, au surplus, qu’il périsse ou qu’il demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi qu’il arrive, la nourrice est disculpée.

Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement l’enfant dans son maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu’on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontait à la tête ; et l’on croyait le patient fort tranquille, parce qu’il n’avait pas la force de crier. J’ignore combien d’heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfants en liberté pourraient prendre de mauvaises situations, et se donner des mouvements capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C’est là un de ces vains raisonnements de notre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience n’a confirmés. De cette multitude d’enfants qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on n’en voit pas un seul qui se blesse ni s’estropie ; ils ne sauraient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux ; et quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d’en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats ; voit-on qu’il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? Les enfants sont plus lourds ; d’accord : mais à proportion ils sont aussi plus faibles. À peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s’estropieraient-ils ? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

Non contentes d’avoir cessé d’allaiter leurs enfants, les femmes cessent d’en vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l’état de mère est onéreux, on trouve bientôt le moyen de s’en délivrer tout à fait ; on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, et l’on tourne au préjudice de l’espèce l’attrait donné pour la multiplier. Cet usage, ajouté aux autres causes de dépopulation, nous annonce le sort prochain de l’Europe. Les sciences, les arts, la philosophie et les mœurs qu’elle engendre ne tarderont pas d’en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces : elle n’aura pas beaucoup changé d’habitants.

J’ai vu quelquefois le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfants. On sait se faire presser de renoncer à cette fantaisie : on fait adroitement intervenir les époux, les médecins, surtout les mères. Un mari qui oserait consentir que sa femme nourrît son enfant serait un homme perdu ; l’on en ferait un assassin qui veut se défaire d’elle. Maris prudents, il faut immoler à la paix l’amour paternel. Heureux qu’on trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres ! Plus heureux si le temps que celles-ci gagnent n’est pas destiné pour d’autres que vous.

Le devoir des femmes n’est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu’elles en font, il est égal pour les enfants d’être nourris de leur lait ou d’un autre. Je tiens cette question, dont les médecins sont les juges, pour décidée au souhait des femmes[1]; et pour

  1. La ligue des femmes et des médecins m'a toujours paru l’une des plus plaisantes singularités de Paris. C’est par les femmes que les médecins acquièrent leur réputation, et c’est par les médecins que les femmes font leurs volontés. On se doute bien par là quelle est la sorte d’habileté qu’il faut à un médecin de Paris pour devenir célèbre.