Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/432

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troublée, et que leur art mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t’en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-uns de ceux qu’il guérit mourraient, il est vrai ; mais des millions qu’il tue resteraient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre, meurs ou guéris ; mais surtout vis jusqu’à ta dernière heure.

Tout n’est que folie et contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie à mesure qu’elle perd de son prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens ; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu’ils ont faits pour en jouir ; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant d’avoir commencé de vivre. On croit que l’homme a un vif amour pour sa conservation, et cela est vrai ; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en grande partie l’ouvrage des hommes. Naturellement l’homme ne s’inquiète pour se conserve qu’autant que les moyens en sont en son pouvoir ; sitôt que ces moyens lui échappent, il se tranquillise et meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, et l’endurent presque sans se plaindre. Cette loi détruite, il s’en forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent l’en tirer, et cette résignation factice n’est jamais aussi pleine et entière que la première.

La prévoyance ! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et souvent nous place où nous n’arriverons point, voilà la véritable source de toutes nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l’homme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, et de négliger le présent dont il est sûr ! manie d’autant plus funeste qu’elle augmente incessamment avec l’âge, et que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se refuser aujourd’hui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout ; les temps, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous ; notre individu n’est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s’étend, pour ainsi dire, sur la terre entière, et devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l’on peut nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d’un pays qu’ils n’ont jamais vu ! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à Paris !

Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d’eux-mêmes ? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres, et quelquefois l’apprenne le dernier, en sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien su ? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant ; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être ; il porte avec lui l’image du bonheur. Vient une lettre de la poste ; l’homme heureux la regarde, elle est à son adresse, il l’ouvre, il la lit. À l’instant son air change ; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il pleure, il s’agite, il gémit, il s’arrache les cheveux, il fait retentir l’air de ses cris, il semble attaqué d’affreuses convulsions. Insensé ! quel mal t’a donc fait ce papier ? quel membre t’a-t-il ôté ? quel crime t’a-t-il fait commettre ? enfin qu’a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l’état où je te vois ?

Que la lettre se fût égarée, qu’une main charitable l’eût jetée au feu, le sort de ce mortel, heureux et malheureux à la fois, eût été, ce me semble, un étrange problème. Son malheur, direz-vous, était réel. Fort bien, mais il ne le sentait pas. Où était-il donc ? Son bonheur était imaginaire. J’entends ; la santé, la gaieté, le bien-être, le contentement d’esprit, ne sont plus que des visions. Nous n’existons plus où nous sommes, nous n’existons qu’où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d’avoir une si grande peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste ?