Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/437

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D’autre part, qui ne voit que la faiblesse du premier âge enchaîne les enfants de tant de manières, qu’il est barbare d’ajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile à eux et à nous qu’on les prive ? S’il n’y a point d’objet si digne de risée qu’un enfant hautain, il n’y a point d’objet si digne de pitié qu’un enfant craintif. Puisque avec l’âge de raison commence la servitude civile, pourquoi la prévenir par la servitude privée ? Souffrons qu’un moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé, et laissons à l’enfance l’exercice de la liberté naturelle, qui l’éloigne au moins pour un temps des vices que l’on contracte dans l’esclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à leurs enfants viennent donc les uns et les autres avec leurs frivoles objections, et qu’avant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une fois celle de la nature.

Je reviens à la pratique. J’ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu’il le demande, mais parce qu’il en a besoin [1], ni rien faire par obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots d’obéir et de commander seront proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir et d’obligation ; mais ceux de force, de nécessité, d’impuissance et de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant l’âge de raison, l’on ne saurait avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales ; il faut donc éviter, autant qu’il se peut, d’employer des mots qui les expriment, de peur que l’enfant n’attache d’abord à ces mots de fausses idées qu’on ne saura point ou qu’on ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l’erreur et du vice ; c’est à ce premier pas qu’il faut surtout faire attention. Faites que tant qu’il n’est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s’arrêtent aux sensations ; faites que de toutes parts il n’aperçoive autour de lui que le monde physique : sans quoi soyez sûr qu’il ne vous écoutera point du tout, ou qu’il se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n’effacerez de la vie.

Raisonner avec les enfants était la grande maxime de Locke ; c’est la plus en vogue aujourd’hui ; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit ; et pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui l’on a tant raisonné. De toutes les facultés de l’homme, la raison, qui n’est, pour ainsi dire, qu’un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard ; et c’est de celle-là qu’on veut se servir pour développer les premières ! Le chef-d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : et l’on prétend élever un enfant par la raison ! C’est commencer par la fin, c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfants entendaient raison, ils n’auraient pas besoin d’être élevés ; mais en leur parlant dès leur bas âge une langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu’on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce qu’on pense obtenir d’eux par des motifs raisonnables, on ne l’obtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, qu’on est toujours forcé d’y joindre.

Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de morale qu’on fait et qu’on peut faire aux enfants.


Le maître

Il ne faut pas faire cela.


L’enfant

Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?


Le maître

Parce que c’est mal fait.


L’enfant

Mal fait ! Qu’est-ce qui est mal fait ?


Le maître

Ce qu’on vous défend.


L’enfant

Quel mal y a-t-il à faire ce qu’on me défend.


Le maître

On vous punit pour avoir désobéi.

  1. On doit sentir que, comme la peine est souvent une nécessité, le plaisir est quelquefois un besoin. Il n’y a donc qu’un seul désir des enfants auquel on ne doive jamais complaire : c’est celui de se faire obéir. D’où il suit que, dans tout ce qu’ils demandent, c’est surtout au motif qui les porte à demander qu’il faut faire attention. Accordez-leur, tant qu’il est possible, tout ce qui peut leur faire un plaisir réel ; refusez-leur toujours ce qu’ils ne demandent que par fantaisie ou pour faire un acte d’autorité.