Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/503

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


au préjudice des études qui lui conviennent aujourd’hui, l’appliquer à celles d’un âge auquel il est si peu sûr qu’il parvienne ? Mais, direz-vous, sera-t-il temps d’apprendre ce qu’on doit savoir quand le moment sera venu d’en faire usage ? Je l’ignore : mais ce que je sais, c’est qu’il est impossible de l’apprendre plus tôt ; car nos vrais maîtres sont l’expérience et le sentiment, et jamais l’homme ne sent bien ce qui convient à l’homme que dans les rapports où il s’est trouvé. Un enfant sait qu’il est fait pour devenir homme, toutes les idées qu’il peut avoir de l’état d’homme sont des occasions d’instruction pour lui ; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n’est qu’une preuve continuelle de ce principe d’éducation.

Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre élève une idée du mot utile, nous avons une grande prise de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup, attendu qu’il n’a pour lui qu’un sens relatif à son âge, et qu’il en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfants ne sont point frappés de ce mot parce que vous n’avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée, et que d’autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n’ont jamais besoin d’y songer eux-mêmes, et ne savent ce que c’est qu’utilité.

À quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes d’interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce d’empire que pour en tirer profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, l’on apprend à ne vouloir rien savoir que d’utile, interroge comme Socrate ; il ne fait pas une question sans s’en rendre à lui-même la raison qu’il sait qu’on lui en va demander avant que de la résoudre.

Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre élève. Ne sachant les raisons de rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît ; et vous, au contraire, quel avantage vos connaissances et votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l’utilité de tout ce que vous lui proposez ! Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c’est lui apprendre à vous la faire à son tour ; et vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu’à votre exemple il ne manquera pas de dire : À quoi cela est-il bon ?

C’est ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, sur la question de l’enfant, ne cherchant qu’à vous tirer d’affaire, vous lui donnez une seule raison qu’il ne soit pas en état d’entendre, voyant que vous raisonnez sur vos idées et non sur les siennes, il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge, et non pour le sien ; il ne se fiera plus à vous, et tout est perdu. Mais où est le maître qui veuille bien rester court et convenir de ses torts avec son élève ? tous se font une loi de ne pas convenir même de ceux qu’ils ont ; et moi je m’en ferais une de convenir même de ceux que je n’aurais pas, quand je ne pourrais mettre mes raisons à sa portée : ainsi ma conduite, toujours nette dans son esprit, ne lui serait jamais suspecte, et je me conserverais plus de crédit en me supposant des fautes, qu’ils ne font en cachant les leurs.

Premièrement, songez bien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir et de lui fournir les moyens de le satisfaire. Il suit de là que vos questions doivent être peu fréquentes, mais bien choisies ; et que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui, vous serez toujours moins à découvert, et plus souvent dans le cas de lui dire : En quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir ?

De plus, comme il importe peut qu’il apprenne ceci ou cela, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’il apprend, et l’usage de ce qu’il apprend, sitôt que vous n’avez pas à lui donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule : Je n’ai pas de bonne réponse à vous faire ; j’avais tort, laissons cela.