Page:Œuvres complètes de Maximilien de Robespierre, tome 1.djvu/62

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


irréprochables est placée entre les Magistrats et l’accusé ; pour frapper celui-ci, il faut qu’ils plongent dans le cœur des autres le glaive dont ils sont armés pour punir le crime. Que je plains un Juge réduit à cette situation cruelle, où il ne peut déployer la sévérité de son ministère, sans immoler à la fois la vertu, l’innocence, les talens, la beauté ! La Loi, toujours inexorable, lui crie : Armez votre ame d’un triple airain ; frappez sans foiblesse et sans pitié. Mais l’humanité, la nature, l’équité même, lui demandent grâce pour une famille que sa bienfaisance, ses mœurs, ses services, ont rendue respectable et chère à toute la contrée qu’elle habite ; à leur voix touchante se mêlent les gémissemens de tout un peuple, qui partage l’horreur de sa situation ; au deuil, à la consternation qui glace tous les cœurs, vous diriez, que tous les citoyens sont la famille de l’accusé ; le spectacle de la douleur publique redouble et justifie la sensibilité des Magistrats. Ah ! ce n’est point contre le vice qu’il faut ici se tenir en garde, c’est contre leurs propres vertus qu’ils ont à se défendre…

Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux, l’inflexible sévérité triomphera toujours ; je veux croire que tant de penchans impérieux ne mettront jamais le plus foible poids dans la balance de la Justice ; je veux croire qu’un Juge ne se laissera jamais égarer par quelqu’une de ces illusions, qui séduisent si facilement l’homme même le plus vertueux ; mais enfin malheur au peuple dont les préjugés semblent imprimer à la sagesse même des loix, un caractère d’injustice et de férocité ; et qui pour compter sur leur exécution, a besoin que ses Magistrats soient toujours capables de s’élever à l’héroïsme d’une vertu presque barbare.

Mais c’est sur-tout auprès du Souverain que l’on fera les plus grands efforts, pour sauver les coupables : le pouvoir de faire grâce réside en ses mains. Il est vrai que le dépôt de la félicité d’un peuple dont il est chargé, élevé son ame au-dessus des mouvemens d’une sensibilité vulgaire, et lui inspire une sainte réserve dans la dispensation de cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances impérieuses se réuniront souvent en faveur des familles ! tant d’objets touchans s’offriront à l’humanité du Prince ! tant de raisons séduisantes seront présentées même à sa sagesse… Comment la clémence pourroit-elle demeurer toujours inexorable, quand la Justice elle-même tremble de punir ? On lui