Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 16, 1838.djvu/19

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Troil. Ce magnat shetlandais, qui, comme nous l’avons déjà dit descendait, du côté de son père, d’une ancienne famille norwégienne par le mariage d’un de ses aïeux avec une noble danoise, croyait dévotement qu’un verre de genièvre ou d’eau-de-vie[1] était un spécifique contre toutes les peines de ce monde. C’étaient des remèdes auxquels M. Mertoun ne recourait jamais ; il buvait de l’eau et de l’eau pure, et ni conseils ni prières ne pouvaient le décider à goûter un breuvage que n’avait point fourni la source prochaine. Or, Magnus Troil ne pouvait tolérer cela ; c’était un outrage aux anciennes lois du Nord sur la convivialité, lois que pour sa part il avait si rigidement observées, que, quoiqu’il eût coutume de jurer que jamais de sa vie il n’avait été se coucher ivre, du moins dans le sens qu’il donnait à ce mot, il eût été impossible de prouver qu’il fût jamais allé s’étendre entre deux draps dans un état de sobriété réelle et complète. On peut demander comment cet étranger compensait en société le déplaisir qu’il causait par son austère habitude de tempérance. Il avait en premier lieu les manières et le maintien d’un homme de quelque importance ; et, si l’on conjecturait qu’il n’était point riche, sa dépense montrait évidemment qu’il n’était pas sans ressources. Il avait, en outre, une conversation agréable, lorsque, comme nous l’avons déjà indiqué, il voulait bien déployer ses avantages ; et sa misanthropie ou aversion pour les affaires et les liaisons de la vie habituelle s’exprimait souvent d’une manière vive et figurée qui passait pour de l’esprit, faute de mieux. Enfin, le secret de M. Mertoun semblait impénétrable, et sa présence avait tout l’intérêt d’une énigme qu’on lit et relit sans cesse parce qu’on n’en peut deviner le sens.

Malgré ces recommandations, M. Mertoun différait de son hôte en des points si importants, qu’après l’avoir long-temps logé dans son château, Magnus Troil fut agréablement surpris quand un soir, après être restés assis deux heures vis-à-vis l’un de l’autre dans un silence absolu, buvant de l’eau-de-vie et de l’eau… c’est-à-dire Magnus buvant l’alcool, et Mertoun l’élément… Mertoun demanda au Shetlandais la permission d’occuper, comme son locataire, le château abandonné de Jarlshof, à l’extrémité du territoire appelé Dunrossness, et situé précisément au dessous de Sumburgh-Head. « Je pourrai donc me débarrasser honnêtement

  1. A cap of geneva or Nantz, c’est-à-dire verre de genièvre ou de Nantes, par allusion au port de Nantes, où l’on embarque généralement les eaux-de-vie de France pour l’Angleterre. a. m.