Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/101

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imprécations violentes et profanes qui lui avaient mérité le surnom de Damn-me Dikes. « Jenny ! coquine ! apporte-moi la bouteille à l’eau-de-vie, » s’écria-t-il d’une voix où la colère luttait contre la douleur ; « je veux mourir comme j’ai vécu, en me passant d’eux. Mais j’ai un poids, » dit-il en parlant plus bas, « j’ai un terrible poids sur le cœur, et un tonneau d’eau-de-vie ne pourrait le faire partir… Les Deans de Woodend !… je les ai dépouillés dans les années d’abondance, et maintenant ils vont déménager, ils vont mourir de faim… Et les habitants de Beersheba, cette vieille veuve du dragon Butler et son enfant, ils vont mourir, mourir de faim !… Regardez, Jack ; quel temps fait-il ? — Il neige à gros flocons, mon père, » répondit Jack après avoir ouvert la fenêtre et regardé le temps avec le plus grand sang-froid.

« Ils périront sur la terre glacée ! ils périront de froid ! Quant à moi, j’aurai assez chaud, si tous les vieux contes sont vrais. »

Cette dernière réflexion fut faite à voix basse et d’un ton qui fit frémir le procureur lui-même. Il essaya, probablement pour la première fois de sa vie, de donner un avis spirituel ; et comme pour verser un baume sur la conscience alarmée du laird, il lui conseilla de réparer les injustices dont il avait accablé ces malheureuses familles, réparation que la loi civile, comme il l’observa en passant, appelait restitutio in integrum. Mais l’avarice luttait contre le remords pour conserver sa place dans un cœur qu’elle avait si long-temps occupé, et l’avarice réussit en partie, comme un vieux tyran déjoue souvent les efforts de ses sujets révoltés.

« C’est impossible, » répondit-il d’une voix désespérée ; « cela me ferait mourir. Comment pouvez-vous me conseiller de rendre de l’argent, quand vous savez que j’en ai si grand besoin ? Comment abandonner Beersheba, quand cette terre arrondit si bien mes domaines ? La nature a voulu que les fiefs de Dumbiedikes et de Beersheba n’eussent qu’un seul maître. Oui, Michel, elle l’a voulu. Y renoncer ! cela me donnerait la mort. — Mais vous n’en mourrez ni plus ni moins, laird, et peut-être en mourrez-vous avec moins de peine. Essayez un peu. J’aurais bientôt dressé l’acte. — Ne m’en parlez plus, Mac Novit, ou je vous jette mon vase de nuit à la tête. Mais Jack, mon garçon, vous voyez quelles souffrances me déchirent sur mon lit de mort. Faites du bien à ces pauvres gens, aux Deans et aux Butler. Faites-leur du bien, Jack. Ne vous laissez pas marcher sur le pied, Jack ; mais