Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/154

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


voilà une belle journée pour la moisson. — Très-belle, dit Butler. Je vous souhaite le bonjour, monsieur. — Attendez, attendez, reprit Dumbiedikes, ce n’est pas cela que j’ai à vous dire. — Dites-le donc vite, et que je vous dise adieu, reprit Butler ; je vous demande pardon, mais je suis pressé, et tempus nemini, vous savez le proverbe. »

Dumbiedikes ne savait pas le proverbe, et dans le trouble où il était, il ne chercha pas à se donner l’air de le connaître, comme d’autres eussent fait à sa place. Il concentrait toute son intelligence sur un seul point fort grave, et ne voulait rien distraire de ses forces pour défendre ses avant-postes : « Je voulais vous demander, monsieur Butler, dit-il, si M. Saddletree est un grand jurisconsulte ? — Je ne le sais que sur sa parole, » dit Butler sèchement ; « mais sans doute il se connaît lui-même. — Hum ? » reprit le taciturne Dumbiedikes d’un air qui semblait dire : Monsieur Butler, je vous comprends. « En ce cas, poursuivit-il, je chargerai M. Novit, mon avocat (le fils du vieux Novit, qui a la langue presque aussi bien affilée que son père), de l’affaire d’Effie. »

Ayant ainsi montré plus de sagacité que Butler n’en attendait de lui, il porta poliment la main à son chapeau galonné en or, et par un coup d’éperon fit entendre à Rory Bean que c’était la volonté de son cavalier qu’elle marchât vers la maison ; et l’animal obéit à cette insinuation avec cet empressement que les hommes et les bêtes montrent à comprendre et exécuter les ordres qui répondent à leurs propres désirs.

Butler se remit en route, non pas toutefois sans éprouver ce sentiment de jalousie que l’intérêt porté par l’honnête laird à la famille Deans avait souvent éveillé en lui. Mais il avait trop de générosité pour s’arrêter long-temps à un sentiment entaché d’égoïsme. « Il est riche et je ne le suis pas, dit-il ; pourquoi me tourmenterais-je s’il a assez bon cœur pour consacrer une partie de son revenu à leur rendre des services dont je ne peux que souhaiter l’accomplissement ? Au nom du ciel ! faisons chacun ce que nous pouvons. Qu’elle soit heureuse ! qu’elle échappe au malheur qui la menace ! Je dois songer seulement à prévenir la fatale démarche de ce soir, et oublier tout le reste, quoique mon cœur soit déchiré de me séparer d’elle. »

Il redoubla de vitesse, et arriva bientôt devant la porte de la prison, ou plutôt devant l’endroit où avait été la porte. Son en-