Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/22

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Pour cette fois, le destin avait décidé que je ne jouirais pas complètement du plaisir de voir la nature passer devant moi, assis sur le gazon, et d’entendre la voix rude du conducteur, quand il me jette le paquet attendu sans arrêter la voiture un seul instant. Je l’avais vue descendre la colline qui conduit au pont, avec plus d’impétuosité qu’à l’ordinaire, briller par instants au milieu du nuage de poussière qu’elle soulevait, et laissait derrière elle une traînée semblable à une épaisse vapeur d’été ; mais elle ne parut pas sur le haut de l’autre rive dans l’espace ordinaire de trois minutes, que je savais, par une observation assidue, être le temps moyen nécessaire pour passer le pont et monter la colline. Quand le double de ce temps se fut écoulé, je pris l’alarme, et m’avançai avec rapidité. Arrivé à la vue du pont, la cause de ce retard ne me fut que trop manifeste ; car le Sommerset avait fait un bon soubresaut[1] et culbuté si complètement, qu’à la lettre il était par terre, l’impériale en bas et les roues en haut. Avec de grands efforts, le postillon et le conducteur (qui furent tous deux mentionnés avec éloge dans les journaux), étant parvenus à dételer les chevaux en coupant les harnais, s’occupaient à retirer les voyageurs enfermés dans la voiture, par un procédé sommaire, une espèce d’opération césarienne, en forçant les gonds d’une des portières qu’ils ne pouvaient ouvrir autrement. Par ce moyen, deux demoiselles désolées furent tirées des flancs de ce coffre de cuir. En les voyant rajuster leurs vêtements un peu dérangés, comme on le pense bien, je jugeai qu’elles n’étaient point blessées, et je ne me hasardai pas à leur offrir mes services pour leur toilette, ce qui, je pense, me fit peu d’honneur auprès des belles affligées. Les voyageurs de l’impériale, qui devaient avoir été lancés de leur position élevée, par une secousse pareille à une mine qui éclate, en furent quittes, toutefois, pour la dose ordinaire d’égratignures et de contusions, à l’exception de trois d’entre eux qui avaient été jetés dans la rivière et luttaient contre les flots, comme les débris du vaisseau d’Énée :

Apparent rari nantes in gurgite vasto[2].

Je portai mes faibles secours là où ils semblaient le plus nécessaires, et, avec l’aide d’un ou deux autres des assistants qui étaient

  1. Il a ici un jeu de mots qu’on ne peut rendre en français. Il consiste dans la ressemblance du Summerset, qui signifie soubresaut, avec le nom de la voiture. a. m.
  2. Un petit nombre d’entre eux apparaissent nageant sur le vaste abîme. Énéide, livre I. a. m.