Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/389

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seul mot pouvait la sauver, c’était un effort qui paraissait bien pénible au cœur sensible de sa sœur.

« Que le Seigneur me soutienne et me dirige ! dit Jeanie ; car il semble vouloir m’imposer des épreuves qui sont au-dessus de mes forces. «

Tandis que ces pensées occupaient l’esprit de Jeanie, son guide, ennuyé de son silence, commença à montrer quelque désir d’être communicatif. C’était un bon paysan, qui paraissait ne pas manquer de sens, mais qui n’avait pas plus de délicatesse et de réserve qu’on n’en trouve ordinairement dans ceux de sa sorte, et il choisit tout naturellement la famille de Willingham pour sujet de conversation. Jeanie apprit ainsi de cet homme quelques particularités qu’elle ignorait encore, et dont nous informerons brièvement le lecteur.

Le père de George Staunton avait été élevé pour la profession des armes, et pendant qu’il servait aux Indes occidentales il y avait épousé la fille d’un riche colon. Il n’avait eu de sa femme qu’un seul enfant, George Staunton, le malheureux jeune homme dont il a été si souvent question dans cette histoire. Cet enfant passa ses premières années auprès d’une mère trop tendre, et entouré d’esclaves nègres qui ne s’étudiaient qu’à flatter ses caprices. Son père était un homme de mérite et de bon sens, et voyait avec peine qu’on le gâtât ainsi ; mais comme son régiment était un de ceux qui avaient le moins souffert de l’influence du climat, son service et les autres devoirs de son état lui occasionnaient de fréquentes absences. D’ailleurs, mistress Staunton, belle et impérieuse, était d’une santé si délicate, qu’il était difficile à un mari qui l’aimait, et dont le caractère était affectueux et paisible, de lutter sans cesse avec elle pour réprimer sa trop grande indulgence envers leur unique enfant ; et les mesures que prenait M. Staunton pour balancer les funestes effets de la faiblesse de sa femme ne tendaient qu’à les rendre plus dangereux ; car l’enfant se dédommageait de la contrainte que lui imposait la présence de son père, par une extrême licence quand il était absent. Ainsi George Staunton acquit dès l’enfance l’habitude de regarder son père comme un censeur rigide de ses actions, dont il désira secouer le joug sévère aussitôt qu’il le pourrait.

Il avait environ dix ans, et son esprit avait déjà reçu les semences de ces vices qui croissent ensuite si vite, lorsqu’il perdit sa mère ; son père, accablé de chagrin, retourna en Angleterre.