Page:Œuvres philosophiques de Leibniz, Alcan, 1900, tome 1.djvu/727

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centrées dans les âmes ou entéléchies, et y trouvent même leur source. Il est vrai que toutes les entéléchies ne sont pas, comme notre âme, des images de Dieu, n’étant pas toutes faites pour être membres d’une société ou d’un état dont il soit le chef ; mais elles sont toujours des images de l’univers. Ce sont des mondes en raccourci, à leur mode : des simplicités fécondes ; des unités de substances, mais virtuellement infinies, par la multitude de leurs modifications ; des centres, qui expriment une circonférence infinie. Et il est nécessaire qu’elles le soient, comme je l’ai expliqué autrefois dans des lettres échangées avec M. Arnaud. Et leur durée ne doit embarrasser personne, non plus que celle des atomes des gassendistes. Au rest, comme Socrate a remarqué dans le Phédon de Platon, parlant d’un homme qui se gratte, souvent du plaisir à la douleur il n’y a qu’un pas, extrema gaudii tuctus occupat. De sorte qu’il ne faut point s’étonner de ce passage ; il semble quelquefois que le plaisir n’est qu’un composé de petites perceptions, dont chacune serait une douleur, si elle était grande.

M. Bayle reconnaît déjà que j’ai taché de répondre à une bonne partie de ses objections : il considère aussi que, dans le système des causes occasionnelles, il faut que Dieu soit l’exécuteur de ses propres lois, au lieu que dans le nôtre c’est l’âme ; mais il objecte que l’âme n’a point d’instruments pour une semblable exécution. Je réponds, et j’ai répondu, qu’elle en a : ce sont ses pensées présentes, dont naissent les suivantes ; et on peut dire qu’on elle, comme partout ailleurs, le présent est gros de l’avenir.

Je crois que M. Bayle demeurera d’accord, et tous les philosophes avec lui, que nos pensées ne sont jamais simples ; et qu’à l’égard de certaines pensées l’âme a le pouvoir de passer d’elle-même de l’une à l’autre : comme lorsqu’elle va des prémisses à la conclusion, ou de la fin aux moyens. Le R. P. Malebranche même demeure d’accord que l’âme a des actions internes volontaires. Or quelle raison y a-t-il, pour empêcher que cela n’ait lieu en toutes ses pensées ? C’est peut-être qu’on a cru que les pensées confuses diffèrent toto genere des distinctes, au lieu qu’elles sont seulement moins distinguées, et moins développées à cause de leur multiplicité. Cela a fait qu’on a tellement attribué au corps certains mouvements, qu’on a raison d’appeler involontaires, qu’on a cru qu’il n’y a rien dans l’âme qui y réponde ; et on a cru, réciproquement, que certaines pensées abstraites ne sont point représentées dans le corps.