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HUITIÈME ANNÉE — N°2334 Le numéro : 5 centimes DIMANCHE 18 MARS 1883.
Le Petit Parisien
ABONNEMENTS
Paris et Départements : Trois mois, 5 fr. Six mois, 9 fr. Un an, 18 fr.
Direction : 18, rue d’Enghien
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Les Bibliothèques populaires


Ceux qui, comme moi, pensent que l’ignorance, voilà l’ennemi, et que Victor Hugo a eu raison de dire : « La liberté commence ou l’ignorance finit » apprendront avec joie que le mouvement d’instruction qui entraine actuellement le peuple est considérable.

Au milieu des crises politiques, des luttes sociales, des catastrophes, l’Esprit humain suit sa route, marche à grand pas, ne s’arrête point : — quoi de meilleur à constater ?

Ainsi se prépare — trop lentement sans doute, mais sûrement, — un avenir de paix et de lumière, pour le jour où tous les fronts auront reçu le baptême de l’Instruction et où toutes les intelligences seront enfin affranchies.

Je viens de recevoir un Rapport de quelques pages qui donne, au sujet de l’éducation du peuple, de très-intéressants renseignement : – ce Rapport est celui que M. Edmond Dardenne, chef du bureau des Bibliothèques à la Préfecture de la Seine, a présenté à la Commission qui a été chargée d’examiner l’organisation et la situation des Bibliothèques populaires en France et à l’étranger.

Le Rapport de M. Dardenne nous apprend qu’à Paris, la lecture a pris et prend de plus en plus un développement très-grand.

En 1878, il n’y avait que neuf Bibliothèques municipales, dont cinq seulement, celles des 2e, 3e, 4e, 10e et 12e arrondissements, étaient fréquentées ; les quatre autres, celles des 13e, 16e, 17e et 20e n’existaient guère que de nom. Aujourd’hui, Paris a vingt-deux Bibliothèques toutes sérieuses. En moins de trois ans, le nombre a donc doublé, on pourrait dire quadruplé.

Avant 1878, le nombre des lecteurs était si modeste qu’on n’en tenait pas note. Mais, en 1878, les Bibliothèques municipales de Paris ont prêté 29,339 volumes ; en 1879, le double : 59,840 ; l’année suivante, elles en ont prêté 147,557 ; en 1881, le chiffre était de 242,738 ; en 1882, il s’était élevé à 363,322. En quatre ans, il a donc plus que décuplé.

Il y a deux sortes de lecteurs dans les Bibliothèques populaires : les lecteurs sur place et les lecteurs à domicile, c’est-à-dire ceux qui ont le droit d’emporter des livres chez eux.

Au moment de l’organisation du prêt gratuit des livres à domicile, on avait exprimé la crainte de voir les livres disparaître rapidement par suite de la négligence des emprunteurs à les rendre ; mais ces craintes n’ont pas été fondées : – en 1882, sur 363,322 volumes prêtés, 310 seulement ont été perdus, et, dans ce chiffre, on compte un certain nombre de volumes détériorés par l’usage et qui ont dû être remplacés.

M. Dardenne donne ce renseignement, qui mérite d’être retenu :

« Il arrive souvent, dit-il, que les lecteurs, ayant égaré un volume emprunté, offrent spontanément d’en rembourser le prix ; c’est le bibliothécaire qui fixe la somme à payer pour les dégâts matériels causés à un livre ou pour sa perte totale, cette somme est toujours versée sans difficulté. »

Voilà bien qui prouve l’honnêteté du peuple.

Le total général des volumes que possèdent les Bibliothèques populaires de Paris s’élève à 87,831.

Les ouvrages lus au cours de l’année 1882 se divisent ainsi :

Sciences et arts, enseignement : 38,775. – Histoire : 29,628. – Géographie et voyages : 35,758. – Littérature, poésie, théâtre : 48,301. – Romans : 200,255. – Langues étrangères : 1,520. – Musique : 9,085.

Total : 363,322 ouvrages.

Le nombre des volumes lus a été, en novembre 1882, de 37,504 ; en décembre 1882, de 44,048 : – on est donc autorisé à supposer que, pour l’année 1883, le nombre des prêts dépassera 450,000.

Il est certainement fâcheux que les romans tiennent une aussi grande place dans la statistique des ouvrages demandés par les habitués des Bibliothèques populaires ; mais il ne faut pas trop s’en effrayer. Les lecteurs illettrés qui commencent par demander des romans, – le seul genre de livres auxquels ils se soient accoutumés, – arrivent à en demander d’autres : ils progressent.

L’habitude de lire est le premier degré, la base indispensable : il est reconnu que, cette habitude une fois établie, les emprunteurs de livres passent des lectures les plus banales aux plus sérieuses ; ils prennent goût peu à peu à des récits moins frivoles à mesure que leur intelligence se développe, à des narrations de voyages et d’aventures véritables, à la biographie, à l’histoire aux ouvrages qui popularisent la science.

« Un bibliothécaire, dit M. Dardenne, ne remplit pas tout son devoir s’il ne s’efforce pas d’élever le goût de ses lecteurs : il peut le faire non en refusant de mettre entre leurs mains les livres que le plus grand nombre d’entre eux demandent, mais en tâchant de diriger leurs choix. Une multitude de lecteurs, surtout parmi les jeunes gens, n’ont besoin que d’être mis sur cette voie pour la suivre. On aurait tort de choisir pour former une Bibliothèque populaire des livres trop savants ou trop sérieux. C’est un faux principe que de rassembler d’abord des livres que le public doit lire et de tâcher ensuite de le décider à les lire. La seule méthode pratique est de commencer par procurer au public les livres qu’il a actuellement envie de lire et de faire, ensuite, tout ce qu’on pourra pour lui donner des habitudes et des goûts plus élevés en fait de lectures. La plupart des lecteurs sont des ouvriers, des employés qui, le soir venu, fatigués du travail de la journée, veulent se délasser par la lecture ; ce qu’il faut d’abord leur procurer, c’est une lecture aisée telle qu’ils la demandent et qu’elle leur plaît, en réservant pour plus tard les lectures qui exigent un plus grand effort de l’esprit. Ainsi ceux qui seront venus chercher une distraction momentanée seront amenés par degrés à des lectures instructives et fortifiantes. »

Si considérable que soit le nombre des lecteurs des Bibliothèques en France, il est encore plus nombreux dans certaines villes de l’étranger.

Ainsi, à Liverpool, en 1881, les Bibliothèques ont prêté 935,689 ouvrages ; à Manchester, la même année : 917,337.

Mais c’est surtout aux États-Unis que les Bibliothèques communales prospèrent. Boston n’a que 378,000 habitants ; or, savez-vous combien il y a de volumes prêtés ? Plus d’un million ! Boston, avec 378,000 habitants, compte 68 Bibliothèques.

C’est l’honneur des Républiques de ne pas craindre les livres, mais de les répandre.

Sous les monarchies, il n’en est pas de même. C’est que le livre ouvre les intelligences. Aussi a-t-on toujours vu les monarchies s’opposer à l’expansion de l’instruction : elles savaient bien que le jour où le peuple entier saurait lire, elles n’auraient qu’à disparaître, leur force étant basée sur l’ignorance.

Moraliser, fortifier, grandir les classes nombreuses qui occupent les positions les plus modestes de la sphère sociale, tel est le but qu’il faut poursuivre par la création des Bibliothèques populaires.

M. Dardenne dit très-justement :

Les Bibliothèques agissent sur les populations avec plus d’énergie et d’efficacité que les Écoles elles-mêmes : celles-ci n’offrent qu’une instruction temporaire et bornée ; celles-là répandent d’une manière permanente un ensemble d’enseignement à la fois moral, littéraire, industriel qui pénètre toutes les couches de la société. À cette éducation par les livres, tout le monde profite et gagne ; mais celui qui en retire le plus grand avantage, c’est le travailleur. Non seulement il acquiert une intelligence plus précoce et plus vive, mais il s’accoutume à une vie plus économe et mieux ordonnée, il étend encore le cercle de ses connaissances professionnelles et il s’initie de plus en plus aux nombreuses applications qu’on fait journellement des sciences à l’industrie. Tous ceux qui ont visité l’Angleterre, les États-Unis d’Amérique, racontent le plaisir qu’ils ont eu à voir les ouvriers de toute âge se délasser, le soir, de leurs travaux par la lecture : le temps qu’ils auraient perdu, ils le mettent à profit, l’argent qu’ils auraient dépensé, ils l’économisent ; leur raison, qui, peut-être se serait troublée, ils l’éclairent.

En somme, ce qu’il faut, c’est augmenter les Bibliothèques populaires, afin de donner au peuple, qui a soif d’étude, les moyens de s’instruire.

Des livres, encore des livres, toujours des livres, – c’est avec cela qu’on fait une nation intelligente, généreuse et libre !


JEAN FROLLO