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INTRODUCTION.

et de ce double sentiment résulte une franchise d’aveux qui ne trouble et n’embarrasse que par ses hardiesses.

Après une jeunesse brillante[1], vouée tout entière à l’étude, « devenu roi sans partage, nous dit-il, dans le domaine de la dialectique, Abélard était entré, comme en triomphe, dans la chaire de Paris, à laquelle sa destinée l’appelait depuis longtemps. » Poëte et musicien, chantant avec goût les vers qu’il faisait avec art, à la gloire du philosophe il unissait celle de l’artiste ; sa renommée s’était étendue par delà l’École ; elle était parvenue jusqu’aux oreilles de la foule. Il avait trente-huit ans à peine, et il semblait avoir épuisé toutes les ambitions de l’esprit. C’est alors, qu’avec une décision tranquille, il aurait cherché les seules satisfactions qu’il ne connût pas encore, les satisfactions de l’amour.

La fortune le caressant, écrit-il, lui offrait dans Héloïse la réunion de tous les attraits. Sans être douée d’une beauté remarquable, Héloïse ne manquait pas de charme. Une rare distinction d’intelligence promettait d’ajouter aux agréments de son commerce les plus exquises voluptés de l’esprit. Son goût pour l’étude servirait à en former le lien. Nulle femme, aussi bien, ne pouvait se refuser aux vœux d’Abélard. Et quel obstacle pouvait-il avoir à redouter ? Point de mère dont la tendresse surveillât le premier essor des sentiments de la jeune fille ; point de père qui prît soin de son honneur ; pour tuteur, un oncle tout entier aux fonctions du canonicat, peu clairvoyant, fier de l’instruction de sa nièce et jaloux de l’accroître, mais sans qu’il lui en coûtât aucun sacrifice. Quel coup de fortune pour le vieillard vaniteux et cupide, que le commerce journalier du maître dont la vertu jusqu’alors avait égalé le génie, et qui ne demandait pour prix de ses leçons que l’hospitalité du toit et de la table de famille !

  1. La chronologie de la vie d’Abélard est assez difficile à déterminer. Né en 1079, à Nantes, c’est en 1113 qu’il parait être devenu le chef de l’École de Paris. Après divers voyages à Melun, à Laon, etc., il revient à Paris, vers 1117. Ses relations avec Héloïse embrassent les années 1118 et 1119. En 1120, il fonde le Paraclet. En 1128, divers documents établissent qu’il était à la tête de l’abbaye de Saint-Gildas. — (Voir la Correspondance littéraire, 1856-7, n° 5). — En 1129, Héloïse et ses religieuses sont expulsées de Saint-Denis (V. Gallia Christiana, I. VII, Instrumenta, p. 52) ; la première bulle du pape Innocent II, qui les confirme dans la possession du Paraclet, est datée du 28 novembre 1131 (V. Gallia Christiana, I. III. p. 259, 260, Instrumenta). La Lettre à un Ami, postérieure à cet établissement, ne peut donc être antérieure à l’année 1132. On pense que c’est en 1134 qu’Abélard quitta définitivement l’abbaye de Saint-Gildas. On sait que, condamné par le concile de Sens, le 2 juin 1140, il mourut à Saint-Marcel, près Chalon-sur-Saône, le 21 avril 1142.