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ix
INTRODUCTION

La découverte de la vérité fut pour le vieillard un coup de foudre, en même temps qu’elle plongea dans le désespoir les deux amants. L’expression d’Abélard, à ce moment de son récit, — il faut encore le noter, — est véritablement empreinte de douleur. La peine de Fulbert le confond de honte ; il gémit sur la faute d’Héloïse et sur la sienne. Mais la violence de la passion l’emporte. « La séparation n’avait fait qu’aviver leurs ardeurs, et la pensée du scandale subi les rendait insensibles au scandale. » Un jour, ils furent surpris ; et peu après, Héloïse sentit qu’elle était mère. Il fallait prendre une résolution. Profitant d’une absence de Fulbert, Abélard la détermina à fuir, sous un costume de religieuse, et elle alla chercher un asile chez sa sœur, en Bretagne, où elle donna naissance à Astrolabe.

Pour lui, il était resté à Paris, et, à partir de ce ce moment, il devient impossible d’atténuer les termes de sa confession. Jusqu’à présent du moins, l’impétuosité de ses sentiments en avait, comme il le fait dire à Dinah dans une de ses élégies, « presque justifié la faute[1]. » S’il avait ravi l’amour d’Héloïse, il lui avait tout sacrifié, travaux, leçons, renommée. Mais ici le fond de son caractère va se découvrir tristement.

La fuite d’Héloïse avait rendu Fulbert comme fou. On doit croire Abélard, quand il répète qu’une telle douleur l’avait touché de pitié. Mais ce qui l’émeut davantage, c’est le sentiment de son propre péril. Il n’était pièges, embûches, que Fulbert ne méditât. Comme les esprits faibles, le vieillard était passé de la crédulité à la fureur. La seule pensée qui arrêtât sa main, c’était la crainte d’appeler les représailles, en Bretagne, sur la tête de sa nièce bien-aimée. L’humeur altière d’Abélard n’était pas faite pour se soumettre longtemps à cette sourde menace. En toute chose, le but qu’il s’était proposé une fois atteint, la prolongation de la lutte lui devenait insupportable. Il est clair d’ailleurs que, dès cette époque, sa passion commençait à se refroidir, et qu’il avait hâte de reprendre librement sa vie d’étude, d’enseignement et de dispute.

C’est dans ces dispositions d’esprit qu’il se détermina à offrir à Fulbert la réparation qui lui était due. Mais, par un singulier renversement des rôles, il se présente en victime. Ce qu’il a fait, dit-il, ne surprendra aucun de ceux qui ont éprouvé la violence de l’amour : on sait dans quels abîmes les femmes ont, de tout temps, entraîné

  1. Élégie, 1.