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INTRODUCTION.

voix, qu’elle appelle avec tant d’ardeur dans ses premières lettres[1]. Rien n’empêche donc de croire qu’elle ait vu et entendu Abélard à la tête de sa communauté ; ce qui suffit pour expliquer les calomnies qui se produisirent aussitôt[2]. Mais elle n’avait jamais obtenu de lui cette direction intime dont sa passion non moins que sa foi avait besoin, et voilà ce dont elle gémit.

Quoi qu’il en soit, si insuffisant que pût être pour Héloïse ce rapprochement, après dix ans de séparation et de silence, il n’avait pas laissé de produire dans l’esprit d’Abélard une impression profonde. Les dernières pages de la Lettre à un Ami sont comme détendues. L’âpreté des premiers souvenirs a fait place à une sorte de tristesse émue. Abélard rend hommage aux vertus d’Héloïse, et l’on sent que le jour n’est pas loin où, condescendant à sa prière, il la soutiendra de ses conseils et de ses encouragements.

Telle est la succession des sentiments qu’une étude attentive de la Lettre à un Ami permet de saisir dans le cœur d’Abélard ; et elle n’est pas, autant qu’on le voudrait, à l’honneur de son caractère. Sans doute, il faut faire la part de la réserve que lui imposaient sa profession et l’implacable vigilance de ses ennemis. Mais quelque effort que l’on fasse pour entrer dans cette situation, et malgré ce que les lignes suprêmes de sa confession ont presque de touchant, la persistance du sentiment personnel, tour à tour superbe ou indifférent, parfois cruel, qui la remplit, laisse une impression pénible. Quand on en rapproche ce qu’elle fait entrevoir de l’abnégation d’Héloïse, cette impression devient plus pénible encore.

De la jeunesse et de l’éducation d’Héloïse, nous ne savons guère que ce qu’Abélard nous en apprend, et il ne nous en apprend que ce qu’il importe à sa propre gloire de nous faire connaître. Quelques biographes prétendent qu’elle tenait, par sa mère, à la race des Montmorency[3]. Le silence d’Abélard ne peut laisser aucun doute sur ce point ; il n’aurait pas manqué de faire allusion à une filiation flatteuse pour son orgueil, et il se borne à constater, au sujet du nom d’Héloïse — qu’il rapproche de l’un des noms du Seigneur, Héloïm, — un signe de sainte prédestination[4]. D’après Abélard également, tout ce que

  1. Voir plus bas, p. 22.
  2. Voir la lettre de Roscelin, lettre intraduisible et qu’on ne peut même pas citer en latin, Abœlardi opera, éd. V. Cousin, t. II, p. 802.
  3. Turlot, ouvrage cité, p. 154. — On se rappelle qu’Héloïse était née à Paris, en 1111 ; et qu’elle mourut au Paraclet, le 16 mai 1164.
  4. Lettres, V, § 4, p. 128.