Page:Abelard Heloise Cousin - Lettres I.djvu/63

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ce contre mon gré, l’occasion de fléchir par les menaces et par les coups, si les caresses étaient impuissantes ? Mais deux choses écartaient de l’esprit de Fulbert tout soupçon injurieux : la tendresse filiale de sa nièce et ma réputation de continence.

Bref, nous fûmes d’abord réunis par le même toit, puis par le cœur. Sous prétexte d’étudier, nous étions tout entiers à l’amour ; ces mystérieux entretiens, que l‘amour appelait de ses vœux, les leçons nous en ménageait l’occasion. Les livres étaient ouverts, mais il se mêlait, dans les leçons plus de paroles d’amour que de philosophie, plus de baisers que d’explications ; mais mains revenaient plus souvent à son sein qu’à nos livres ; l’amour se réfléchissait dans nos yeux plus souvent que la lecture ne les dirigeait sur les textes. Pour mieux éloigner les soupçons, j’allais parfois jusqu’à la frapper : coups donnés par l’amour, non par la colère, par la tendresse, non par la haine, et plus doux que tous les baumes. Que vous dirais-je ? dans notre ardeur, nous avons traversé toutes les phases de l’amour ; tout ce que la passion peut imaginer de raffinement, nous l’avons épuisé. Plus ces joies étaient nouvelles pour nous, plus nous les prolongions avec délire : noues ne pourrions nous en lasser. Cependant, à mesure que la passion du plaisir m’envahissait, je pensais de moins en moins à l’étude et à mon école. C‘était pour moi un violent ennui d’y aller ou d’y rester ; c’était aussi une fatigue, mes nuits étant données à l’amour, mes journées au travail. Je ne faisais plus mes leçons qu’avec indifférence et tiédeur ; je parlais plus d’inspiration, mais de mémoire ; ne ne faisais guère que répéter mes anciennes leçons, et si j’avais assez de liberté d’esprit pour composer quelques pièces de vers, c’était l’amour, non la philosophie qui me les dictait. De ces vers, vous le savez, la plupart, devenus populaires en maint pays, sont encore chantés par ceux qui se trouvent sous le charme du même sentiment.

Quelles furent la tristesse, la douleur, les plaintes de mes disciples, quand il s’aperçurent de la préoccupation, que dis-je ? du trouble de mon esprit ; on peut à peine s’en faire une idée. Une chose aussi visible ne pouvait guère échapper qu’à celui dont l’honneur y était particulièrement intéressé, je veux dire à l’oncle d’Héloïse. On avait essayé de lui donner des inquiétudes ; il n’y pouvait ajouter foi, d’abord, ainsi que je l’ai dit, à cause de l’affection sans bornes qu’il avait pour sa nièce, ensuite à cause de ma réputation de continence. On ne croit pas aisément à l’infamie de ceux qu’on aime, et, dans un cœur rempli d’une tendresse profonde, il n’y a point place pour les souillures du soupçon. De là vient que saint Jérôme écrit dans sa lettre à Sabinien : « Nous sommes toujours les derniers à connaître les plaies de notre maison, et nous ignorons encore les vices de nos enfants et de nos épouses, quand il sont déjà publiquement la risée de la foule. » Mais ce qu’on ap-