Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/90

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Haïssable est l’homme qui n’aime pas le pays qui le nourrit ! s’écriait un de nos vieux saints d’Arvor, Kado le Sage ! Hélas, la Bretagne ne nourrit plus ses enfants qu’elle a sacrifié à Paris et ailleurs à la République des Camarades. Et cela, au nom du Progrès, sans éclat et sans gloire, pour le bien général… Les Celtes n’emportent point leur patrie à la semelle de leurs souliers pour la bonne raison qu’ils chaussent des sabots !

Picrate, mon voisin de lit et qui répondait, « dans le civil » au vocable éminemment flatteur de Lapin, né natif de Bagnolet, ne comprend point notre attachement au sol qu’il prend pour de la haute fantaisie. Pour lui, « la patrie est là, oùsqu’on gagne sa croûte ». Il est vrai que le nommé Picrate n’a à défendre aucun patrimoine national et que les uniques traditions de la famille sont gardée précieusement par sa blanchisseuse de mère qui n’a pas encore décrété la patrie en danger. D’ailleurs, Picrate prétend que c’est Bagnolet le centre spirituel « offensif et défensif » de la capitale et que, par conséquent, il ne représente point une minorité lésée…

Picrate ne comprend guère davantage, le peu d’enthousiasme que j’éprouve à rester un mois en observation.

— Comment ? tu te plais pas chez nous ? C’est inconcevable et inconsistant, dit-il dans son beau langage, varié et fleuri de la plus belle rhétorique, celle des pavés.

— Pourtant, t’es ici dans une maison hospitalière (et pour cause !), t’as le plaisir et l’honneur (double avantage assurément) d’être dorloté par de charmantes infirmières, charitables et dévouées comme des anges (pour un peu il ajouterait également des dames hospitalières !). T’as un gîte confortable, bonne table pour le « burlingue », un plumard à toute épreuve… La preuve que si tu y crèves tu seras peut-être pas le premier ni le dernier !