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DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

n’en saisit que les accidents individuels, les sentiments particuliers et conséquemment inférieurs, dont la reproduction, si parfaite qu’elle soit, n’a droit d’intéresser que la curiosité, et ne saurait ni enflammer la passion ni exalter la pensée.

Qui n’a pas senti naître cette réflexion en parcourant l’exposition des figures symboliques à laquelle sept cents artistes, dont beaucoup d’un talent incontestable, avaient concouru, et qui pourtant parut si insuffisante qu’on n’osa pas décerner le prix et qu’il fallut la recommencer ? Le trouble de la conception, l’incohérence des idées étaient visibles dans ces esquisses. La plupart des artistes avaient fait de la République une furie, l’œil en feu, la chevelure au vent, brandissant sur des ruines amoncelées la torche ou la pique. D’autres lui avaient donné les traits, l’attitude et le geste d’une vivandière. Plusieurs, ne s’élevant pas même à l’idée de type, avaient tout simplement reproduit l’une de ces physionomies parisiennes, tout à la fois vulgaires et étranges, où l’ardeur des cupidités se combine avec l’ennui d’une dépravation blasée. Pas un seul artiste ne paraissait avoir entrevu l’idéal d’une république fière et douce. Tous n’avaient su peindre que la licence ou la fureur, là où il fallait au contraire représenter la force paisible de la sagesse.

La plus grande artiste dramatique de ce temps ne réussit pas beaucoup mieux dans cette tentative que les peintres et les statuaires. Mademoiselle Rachel, pour complaire à l’auditoire populaire que lui imposait la révolution et pour flatter le nouveau souverain, imagina, un jour qu’elle venait de jouer la Lucrèce de Ponsard, de reparaître sur la scène dans son vêtement blanc, la taille ceinte d’une écharpe tricolore, et de déclamer, soutenue par l’orchestre qui jouait pianissimo la musique de Rouget de l’Isle, les strophes guerrières de la Marseillaise. Son succès fut immense. Les lignes pures de ses poses empruntées à Phidias, la pâleur passionnée de son visage, son œil qui dardait la colère, le