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DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

qu’elle ne fournît une occasion à l’émeute[1], s’étaient joints au cortége, bannières déployées. L’on n’entendait que de joyeux propos. « Nous allons faire une visite à nos commis, » disaient les uns ; « Ce soir nous partons pour la Pologne, » disaient les autres. Un soleil radieux éclairait la procession populaire, ondoyante comme un long serpent auquel venaient, de distance en distance, s’ajouter de nouveaux anneaux. M. Raspail, disposé à voir partout la main de la police, était resté, lui et son club, tout à l’extrémité du cortége, afin de ne prendre part que le moins possible à ce qui s’allait passer. Mais, bientôt, comme la tête de la colonne approchait de la Madeleine, des émissaires d’Huber et de Sobrier accourent lui dire que le désordre se met dans les rangs ; que la pétition que portait Huber est égarée ; qu’on demande la sienne ; que lui seul, enfin, peut rétablir le calme et le silence qui conviennent, en une telle circonstance, à la dignité du peuple.

M. Raspail se laisse persuader. Arrivé sur la place de la Madeleine, il ne reconnaît plus la manifestation telle qu’il l’avait vue à la Bastille. De nouvelles bandes sont survenues ; des hommes, qu’il ne connaît pas, montés sur des bornes et sur des bancs, haranguent le peuple et l’excitent ; les rangs sont brisés ; il aperçoit des visages suspects ; il entend avec surprise les cris de : Vive Louis Blanc ! Vive l’organisation du travail ! se mêler aux cris de : Vive la Pologne ! Tout à coup on voit paraître le général Courtais ; on entoure son cheval, on le salue du cri de : Vive le général du peuple ! Le vieux général, qui a la folie de la popularité, salue à son tour, sourit, parle à la foule ; il promet qu’une députation de délégués sera admise à l’Assemblée pour y présenter la pétition et que la colonne populaire défilera devant le péristyle du palais ; puis il retourne vers le pont de la Concorde. Chacun affirme qu’il va donner

  1. Dès le 11 mai, en effet, les délégués du Luxembourg avaient déclaré qu’ils n’assisteraient pas à la fête, parce que l’Assemblée nationale avait manqué aux promesses du 25 février.