Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/110

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— Et à manger, aussi, répondit Renzo. Nous le mènerons ici se divertir avec nous. Mais saura-t-il faire ?

— Je le lui apprendrai : tu sais bien que j’ai eu sa part de cervelle.

— Demain…

— Bien.

— Sur la brune…

— Très bien.

— Mais… dit Renzo en se mettant de nouveau le doigt sur sa bouche.

— Oh ! répondit Tonio en baissant la tête sur l’épaule droite et levant la main gauche, et avec une mine qui disait : Tu me fais injure.

— Mais si ta femme te demande, comme sans aucun doute elle te demandera…

— En fait de mensonges je suis en reste avec ma femme, si fort en reste que je ne sais si j’arriverais jamais à solder le compte. Je trouverai quelque histoire pour lui mettre le cœur en paix.

— Demain matin, dit Renzo, nous parlerons plus à l’aise, pour nous bien entendre sur tout. »

Là-dessus ils sortirent du cabaret, Tonio se dirigeant vers sa maison et cherchant la fable qu’il bâtirait à ses femmes, et Renzo allant rendre compte des arrangements convenus.

Pendant ce temps, Agnese s’était fatiguée en vain à persuader sa fille. Celle-ci opposait à chacun de ses raisonnements tantôt l’une, tantôt l’autre partie de de son dilemme : ou la chose est mauvaise, et il ne faut pas la faire ; ou elle ne l’est pas, et pourquoi ne pas la communiquer au père Cristoforo ?

Renzo arriva tout triomphant, fit son rapport, et termina par un ahn ? interjection qui signifie : Suis-je ou ne suis-je pas un homme ? pouvait-on rien trouver de mieux ? en auriez-vous eu l’idée ? et cent autres choses semblables.

Lucia secouait doucement la tête ; mais les deux autres, tout échauffés dans leur projet, ne faisaient guère attention à elle ; ils la traitaient comme un enfant à qui l’on n’espère pas de faire bien comprendre la raison d’une chose, mais que l’on amènera plus tard, par les prières et par l’autorité, à ce que l’on veut de lui.

« Voilà qui est bien, dit Agnese : voilà qui est bien : mais vous n’avez pas songé à tout.

— Qu’est-ce qui manque ? répondit Renzo.

— Et Perpetua ? Vous n’avez pas songé à Perpetua. Elle laissera bien entrer Tonio et son frère ; mais vous ! vous deux ! Imaginez donc ! Elle aura ordre de vous tenir plus loin qu’on ne tient un enfant loin d’un poirier dont les poires sont mûres.

— Comment ferons-nous ? dit Renzo un peu interloqué.

— Voici : j’y ai pensé, moi. J’irai avec vous, et j’ai un secret pour l’attirer et pour l’amuser de manière qu’elle ne vous aperçoive pas et que vous puissiez entrer. Je l’appellerai, et je lui toucherai une corde… vous verrez.