Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/168

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des larmes où l’on voulut voir des larmes de joie. Alors le prince s’étendit dans l’explication de ce qu’il ferait pour rendre heureux et brillant le sort de sa fille. Il parla des distinctions dont elle jouirait dans le couvent et dans le pays ; que là elle serait comme princesse, comme représentant la famille : qu’aussitôt que son âge le permettrait, elle serait élevée à la première dignité, et qu’en attendant elle ne serait sujette que de nom. La princesse et le jeune prince ne cessaient de renouveler leurs félicitations et leurs applaudissements ; Gertrude était comme au pouvoir d’un songe.

« Nous aurons ensuite à fixer le jour où nous irons à Monza faire la demande à l’abbesse, dit le prince. Comme elle sera contente ! Je vous assure que tout le monastère saura apprécier l’honneur que Gertrude lui fait. Eh ! mais pourquoi n’irions-nous pas aujourd’hui même ? Gertrude sera bien aise de prendre un peu l’air.

— Je le veux bien, allons, dit la princesse.

— Je vais donner les ordres nécessaires, dit le jeune prince.

— Mais… prononça timidement Gertrude.

— Doucement, doucement, reprit le prince ; laissons-la décider elle-même ; peut-être aujourd’hui ne se sent-elle pas disposée pour cette course, et préférerait-elle attendre à demain. Dites, voulez-vous que nous y allions aujourd’hui ou demain ?

— Demain, répondit d’une voix faible Gertrude à qui il semblait que c’était quelque chose encore que de gagner un peu de temps.

— Demain, dit solennellement le prince, elle a décidé qu’on irait demain. En attendant je vais chez le vicaire des religieuses pour arrêter le jour de l’examen. » Aussitôt dit, le prince sortit et daigna vraiment (ce qui de sa part n’était pas peu de chose) se transporter chez ce vicaire, avec lequel il fut convenu que celui-ci viendrait dans deux jours.

Dans tout le reste de cette journée, Gertrude n’eut pas une minute de calme. Elle aurait désiré reposer son âme de tant d’émotions, laisser, pour ainsi dire, s’éclairer ses pensées, se rendre compte à elle-même de ce qu’elle avait fait, de ce qui lui restait à faire, savoir ce qu’elle voulait, ralentir un instant le mouvement de cette machine qui, à peine mise en jeu, allait si précipitamment ; mais il n’y eut pas moyen. Les occupations se succédaient sans interruption, s’enchaînaient l’une dans l’autre. Aussitôt que le prince fut parti, elle fut conduite dans le cabinet de toilette de la princesse, pour y être, sous sa direction, coiffée et habillée par sa propre femme de chambre. La dernière main n’avait pas encore été donnée à cette opération, que l’on vint annoncer que le dîner était servi. Gertrude passa au milieu des inclinations des domestiques qui marquaient ainsi la part qu’ils prenaient à sa guérison, et elle trouva dans la salle à manger quelques parents, parmi les plus proches, qui avaient été invités à la hâte, pour lui faire honneur et pour se féliciter avec elle des deux événements heureux, sa santé rétablie et sa vocation déclarée.

La sposina[1] (c’est ainsi qu’on nommait les jeunes postulantes pour le voile,

  1. La jeune épouse.