Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/190

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Je l’ai dit ; et quand il s’agit d’une affaire sérieuse, je vous ferai voir que je ne suis pas un enfant. Savez-vous ce que je suis capable de faire pour vous ? Je suis homme à aller en personne faire visite à M. le podestat. Eh ! sera-t-il flatté d’un tel honneur ? je suis homme à le laisser parler pendant une demi-heure du comte duc et de notre commandant espagnol du château, et à lui donner raison en tout, même lorsqu’il en dira des plus exorbitantes. Je jetterai ensuite dans le discours quelque petit mot sur le comte mon oncle, du conseil secret ; et vous savez l’effet que font des petits mots de cette sorte à l’oreille de M. le podestat. Après tout, il a plus besoin, lui, de votre protection que vous de sa condescendance. Tout de bon, je ferai cela, j’irai et je vous le laisserai mieux disposé que jamais. »

Après quelques moments encore de semblable conversation, le comte Attilio sortit pour aller à la chasse, et don Rodrigo resta, attendant avec anxiété le retour du Griso. Celui-ci vint enfin, vers l’heure du dîner, faire son rapport.

Le désordre de la nuit avait été si bruyant, la disparition de trois personnes dans un petit endroit était un événement si considérable, que les recherches, et par intérêt pour ces personnes et par curiosité, devaient naturellement être multipliées, actives et soutenues ; et, d’un autre côté, ceux qui savaient quelque chose sur un point capital étaient trop nombreux pour que tous s’accordassent à taire le tout. Perpetua ne pouvait paraître sur la porte du presbytère sans voir aussitôt l’un et l’autre venir la harceler pour savoir qui avait fait à son maître une si grande frayeur ; et Perpetua, en repassant dans son esprit toutes les circonstances du fait, et comprenant enfin qu’elle avait été prise au piège par Agnese, était tellement ulcérée de cette perfidie qu’elle avait un véritable besoin d’épancher un peu sa bile qui la suffoquait. Ce n’est pas qu’elle allât se plaignant au tiers et au quart du moyen employé pour la surprendre ; sur ce point elle ne soufflait mot ; mais le tour joué à son pauvre maître était une chose qu’elle ne pouvait tout à fait passer sous silence, et surtout que ce tour eût été tramé et tenté par ce jeune homme si bien famé, par cette veuve si bonne femme, par cette petite béate si recueillie. Don Abbondio pouvait bien tour à tour lui prescrire impérativement et la priait affectueusement de se taire ; elle pouvait bien dire et répéter qu’il n’était pas besoin de lui suggérer une chose si claire et si naturelle : ce qu’il y a de certain, c’est qu’un si grand secret était dans le cœur de la pauvre femme ce qu’est le vin nouveau dans un vieux tonneau mal cerclé : il fermente, il frémit ; il bouillonne, et, s’il ne fait pas sauter la bonde, il grouille tout autour, il s’échappe en écume entre une douve et l’autre, et coule ça et là goutte à goutte, si bien qu’un connaisseur peut le déguster et dire à peu près quel vin c’est. Gervaso, qui s’émerveillait d’en savoir une fois dans sa vie plus que les autres, pour qui ce n’était pas une petite gloire que d’avoir eu grand’peur, qui, enfin, pour avoir mis la main à une affaire, où une odeur de criminalité se faisait sentir, se croyait devenu un homme comme un autre, Gervaso, tout plein de sa prouesse, mourait d’envie de s’en vanter ; et quoique Tonio, qui pensait sérieusement à la possibilité de recherches et de poursuites où il aurait un compte à rendre,