Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/192

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et réveillât le village ; c’était (voyez donc un peu ce que l’on va quelquefois s’imaginer !) c’était un de ces brigands même déguisé en pèlerin ; c’était ceci, c’était cela, c’était tant de choses que toute la sagacité et l’expérience du Griso n’auraient point suffi pour lui faire découvrir ce que c’était, si le Griso avait eu à démêler cette partie de l’histoire dans les propos des autres. Mais, comme le lecteur le sait bien, ce qui la rendait embrouillée pour eux, était précisément ce qu’il y avait pour lui de plus clair ; et, s’en faisant une clef pour interpréter les autres notions recueillies, soit par lui-même, soit par les explorateurs sous ses ordres, il put du tout composer pour don Rodrigo une relation suffisamment précise et circonstanciée. Il s’enferma aussitôt avec lui et l’informa du coup tenté par les deux pauvres fiancés, ce qui expliquait naturellement pourquoi la maison avait été trouvée vide et pourquoi l’on avait sonné le tocsin, sans qu’il fût besoin de supposer qu’il y eût au château quelque traître, comme disaient ces deux honnêtes personnages. Il l’informa de la fuite, et pour cette fuite aussi il était facile de trouver des raisons : la crainte des fiancés pris en faute, ou quelque avis de l’invasion qui leur avait été donné lorsqu’elle avait été découverte, et que tout le village était en confusion. Il dit enfin qu’ils s’étaient réfugiés à Pescarenico ; sa science n’allait pas plus loin. Il fut agréable à don Rodrigo d’être assuré que personne ne l’avait trahi, et de voir qu’il ne restait pas de traces du fait dont il était l’auteur ; mais ce fut une satisfaction légère et d’un moment. « Ils ont fui ensemble ! s’écria-t-il, ensemble ! Et ce coquin de moine ! Ce moine ! » La parole sortait rauque de son gosier et mutilée d’entre ses dents, qui ne se desserraient que pour mordre ses doigts : sa figure était laide comme ses passions. « Ce moine me la payera. Griso ! j’y perdrai mon nom, ou… Je veux savoir, je veux trouver… ce soir, je veux savoir où ils sont. Point de repos pour moi jusque-là. À Pescarenico, sur-le-champ, pour savoir, pour voir, pour trouver… Quatre écus tout à l’heure, et ma protection pour toujours. Ce soir je veux le savoir. Et ce scélérat… ce moine ! »

Voilà de nouveau le Griso en campagne ; et le soir même il put rapporter à son digne maître les informations que celui-ci désirait. Voici par quel moyen.

L’une des plus grandes douceurs de la vie est l’amitié, et l’une des douceurs de l’amitié est d’avoir à qui confier un secret. Or les amis ne marchent pas deux à deux, comme les époux. Chaque personne, généralement parlant, en a plus d’un, ce qui forme une chaîne dont nul ne pourrait trouver le dernier anneau. Lors donc qu’un ami se procure cette douceur de déposer un secret dans le sein d’un autre, il donne à celui-ci l’envie de se procurer la même douceur à son tour. À la vérité, il le prie de ne rien dire à personne de ce qu’il lui communique ; et une telle condition, si elle était prise à la lettre, trancherait immédiatement le cours des douceurs. Mais la pratique générale a voulu qu’elle oblige seulement à ne confier le secret qu’à un ami également sûr, et en lui imposant la même condition. Ainsi, d’ami sûr en ami sûr, le secret tourne, tourne le long de cette immense chaîne, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’oreille de celui ou de ceux à qui le premier qui a parlé avait tout juste l’intention qu’il