Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/198

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deux petites voies tortueuses, couvertes de poussière ou de boue, selon la saison. À l’endroit où était et où est encore cette ruelle dite du Borghetto, la rigole se perdait dans un égout. Là se trouvait une colonne surmontée d’une croix, qu’on appelait la colonne de San Dionigi ; à droite et à gauche étaient des jardins potagers entourés de lierres, et, par intervalles, des maisonnettes, la plupart habitées par des blanchisseuses. Renzo entre, il passe ; nul des gabeloux ne s’occupe de lui, chose qui lui parut étrange, d’après tout ce qu’il avait entendu raconter, par le peu de gens de son pays qui pouvaient se vanter d’avoir été à Milan, sur les questions et les visites auxquelles étaient soumis ceux qui arrivaient du dehors. La rue était déserte, en sorte que, s’il n’eût entendu un bruit lointain qui annonçait un grand mouvement, il aurait cru entrer dans une ville inhabitée. En avançant, et, tandis qu’il ne savait ce qu’il devait penser de tout cela, il vit à terre certaines raies blanches et molles sous le pied qui ressemblaient à de la neige ; mais ce ne pouvait en être ; car la neige ne tombe pas par raies, ni, pour l’ordinaire, dans cette saison. Il se baissa sur l’une de ces traînées, regarda, toucha et reconnut que c’était de la farine. « Il faut, dit-il en lui-même, que l’abondance soit bien grande à Milan, puisqu’on y jette ainsi à la rue le don de Dieu ! Et puis ils voulaient nous faire croire que la disette était partout. Voilà, voilà comme ils s’y prennent pour faire tenir tranquilles les pauvres gens de la campagne. » Mais après avoir fait quelques pas de plus, arrivé sur le côté de la colonne, il vit au pied de ce monument quelque chose de plus extraordinaire ; il vit sur les marches du socle certaines choses éparses qui certainement n’étaient pas des cailloux, et que, sur la table d’un boulanger, on n’eût pas hésité un instant à nommer des pains. Mais Renzo n’osait si vite en croire ses yeux ; car, par le diantre ! ce n’était pas là un endroit fait pour y mettre du pain. « Voyons un peu ce que c’est que cette affaire-ci, » dit-il encore en lui-même ; il alla vers la colonne, se baissa, en prit un ; c’est bien véritablement un pain rond, très-blanc, et comme Renzo n’en mangeait qu’aux jours de grandes fêtes. « C’est du pain tout de bon, dit-il alors à haute voix, tant était grande sa surprise. C’est ainsi qu’ils le sèment dans ce pays, dans une année comme celle où nous sommes, et ils ne se dérangent pas même pour le ramasser quand il leur tombe des mains. Serait-ce donc le pays de Cocagne ? » Après une marche de dix milles à l’air frais du matin, ce pain qui excitait son étonnement en fit de même pour son appétit. « Le prendrais-je ? se demandait-il : Bah ! ils l’ont laissé là à la discrétion des chiens ; autant vaut qu’un chrétien en profite. Après tout, si le maître se montre, je le lui payerai. » Là-dessus, il mit dans l’une de ses poches celui qu’il tenait à la main, en prit un second qu’il mit dans l’autre poche, un troisième où il mordit à belles dents, et il reprit son chemin, plus que jamais incertain et désireux de savoir ce que c’était que toute cette histoire. Il avait à peine fait quelques pas lorsqu’il vit paraître des gens qui venaient de l’intérieur de la ville, et il regarda attentivement ceux qui se montrèrent les premiers. C’étaient un homme, une femme, et un peu en arrière, un petit garçon, tous trois chargés d’un faix qui semblait au-dessus de leurs forces, et tous trois ayant une figure étrange. Ils étaient blancs de farine