Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/209

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naire. Ils se ruent sur les longues caisses[1], et le pain est au pillage. Tel d’entre eux au contraire court au comptoir, jette à bas la serrure, saisit les corbillons aux monnaies, y puise à pleines mains, en remplit ses poches et sort chargé de pièces, pour revenir ensuite voler du pain s’il en reste. La foule se répand dans les magasins. On s’empare des sacs, on les traîne, on les renverse. Qui en met un entre ses jambes, en délie l’ouverture, et, pour en réduire le poids à la mesure de ses forces, répand une partie de la farine sur le plancher ; qui accourt en lui criant d’attendre, se baisse et présente son tablier, un mouchoir, son chapeau, pour recueillir le don de Dieu. L’un se jette sur une huche et prend une masse de pâte qui s’allonge et lui échappe de tous côtés ; l’autre, qui a conquis un blutoir le porte en l’air : qui va, qui vient : hommes, femmes, enfants se poussent, se repoussent, crient tous ensemble, tandis qu’une fine poudre blanche vole partout, s’arrête sur tout, et voile tout d’un nuage. Au dehors, c’est une cohue formée de deux files opposées qui s’entre-choquent et s’enlacent l’une dans l’autre ; ceux qui sortent avec la proie qu’ils ont faite et ceux qui veulent entrer pour faire la leur.

Tandis que ce four était ainsi mis en désarroi, dans aucun autre on n’était tranquille ni à l’abri du péril. Mais sur aucun la populace ne se porta si nombreuse qu’elle pût tout oser. Dans quelques-uns, les maîtres avaient recruté des auxiliaires, et se tenaient préparés à la défense ; ailleurs, moins forts en nombre, ils pactisaient en quelque sorte avec les gens de l’émeute ; ils distribuaient du pain à ceux qui commençaient à s’attrouper devant leurs boutiques, sous la condition qu’ils se retireraient ; et ceux-ci se retiraient, non pas tant comme satisfaits de la concession, que parce que les hallebardiers et les sbires, se tenant à distance de ce redoutable four des béquilles, se montraient cependant sur d’autres points en force suffisante pour tenir en respect les mutins qui ne formaient pas une foule. Ainsi le vacarme allait toujours croissant devant ce malheureux four attaqué le premier, parce que tous ceux à qui les mains démangeaient pour quelque belle entreprise, couraient là où leurs amis étaient les plus forts et l’impunité assurée.

Les choses en étaient à ce point, lorsque Renzo, ayant achevé de croquer son pain, s’avançait par le faubourg de Porte-Orientale, et se dirigeait, sans le savoir, tout juste vers le point central du tumulte ; il marchait tantôt librement, tantôt retardé par la foule, et, tout en marchant, il regardait, et il écoutait pour saisir, au milieu de ce bruit confus de propos de toute sorte, quelque notion plus positive sur l’état des choses. Or, voici à peu près les paroles qu’il put recueillir sur tout son chemin :

« La voilà découverte, criait l’un, l’infâme imposture de ces coquins qui prétendaient qu’il n’y avait ni pain, ni farine, ni grains. La chose est claire et visible à tous les yeux maintenant, et ils ne pourront plus nous en faire accroire. Vive l’abondance !

  1. Ce sont ces espèces de caisses longues, sans couvercles, à bords très-bas et évasés, où l’on dépose les pains, en les rangeant à côté l’un de l’autre, à mesure qu’ils sortent du four. (Note du traducteur.)