Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/245

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comptent pour quelque chose. Tu prétends courir le monde et parler, et tu ne sais pas que, pour faire les choses comme il nous convient et pouvoir se rire des ordonnances, ce qu’il faut avant tout, c’est d’en parler avec grande réserve. Et pour un pauvre aubergiste qui serait de ton avis et ne demanderait pas le nom de ceux qui le gratifient de leur venue, sais-tu, grand imbécile, ce qu’il y a de gracieux ? sous peine pour qui que ce soit desdits aubergistes, cabaretiers et autres, comme dessus, de trois cents écus. Ils sont là qui couvent, n’est-ce pas, les trois cents écus ? Et pour en faire un si bon usage ! à appliquer deux tiers à la chambre royale, et le troisième à l’accusateur ou délateur ; ce gentil poupon ! Et en cas d’insolvabilité, cinq ans de galères, et plus forte peine, pécuniaire ou corporelle, au jugement de Son Excellence. Grand merci de tant de grâces. »

L’hôte, au moment où il se disait ces mots, mettait le pied sur le seuil du palais de justice.

Là, comme dans tous les autres bureaux, on était fort en affaires : partout on s’occupait à donner les ordres par lesquels on jugeait pouvoir le mieux se mettre en mesure pour le lendemain, écarter les prétextes de nouveaux troubles et en même temps intimider ceux qui auraient envie de les recommencer, assurer enfin la force dans les mains habituées à s’en servir. On augmenta le nombre des soldats près de la maison du vicaire ; les abords de la rue furent barrés avec des poutres, défendus par des retranchements formés de chariots renversés. On enjoignit à tous les boulangers de travailler sans relâche à faire du pain ; on expédia dans les lieux circonvoisins des courriers portant l’ordre d’envoyer des grains à la ville ; des nobles furent commis pour se trouver de bon matin à tous les fours, y veiller à la distribution du pain et contenir les inquiets par leur autorité en même temps qu’ils les calmeraient par de bonnes paroles. Mais pour donner, comme on dit, un coup sur le cercle et un coup sur le tonneau, et rendre par un peu de peur les conseils plus efficaces, on songea aussi à trouver le moyen de s’emparer de quelqu’un des séditieux. Ce soin regardait principalement le capitaine de justice ; et quant à celui-ci, chacun peut se figurer dans quelle disposition d’esprit il était pour les insurrections et les insurgés, avec une compresse d’eau vulnéraire sur l’un des organes de la profondeur métaphysique. Ses limiers étaient en campagne depuis le commencement du tumulte, et le soi-disant Ambrogio Fusella était, comme l’avait dit l’hôte, un chef de sbires déguisé, envoyé à la découverte pour prendre sur le fait quelqu’un à pouvoir reconnaître, le bien noter dans sa mémoire, le guetter, et mettre ensuite la main dessus, soit pendant la nuit, si elle était tout à fait calme, soit le lendemain. Cet homme, après avoir entendu quatre mots de ce certain sermon par lequel Renzo s’était signalé dans la rue, avait aussitôt jeté sur lui son dévolu, le jugeant un coupable bonhomme, tel absolument qu’il le lui fallait. Le trouvant ensuite tout à fait neuf dans le pays, il avait tenté un coup de maître qui eût été de le conduire tout chaud en prison, comme à l’auberge la plus sûre de la ville ; mais cela ne lui réussit point, comme vous l’avez vu. Il put cependant rapporter des renseignements certains sur son nom, son prénom et son pays, sans compter bien d’autres informations conjecturales ; de sorte