Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/279

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d’une âme et d’un corps) avaient réconforté son cœur et rasséréné toutes ses idées ; et il est certain qu’en se dépouillant ainsi de ses dernières espèces, il avait acquis plus de confiance pour son avenir que ne lui en aurait donné une somme dix fois plus forte dont il eût fait la trouvaille. Car si, pour soutenir dans ce jour ces malheureux qui expiraient de besoin dans la rue, la Providence avait tenu en réserve les derniers sous d’un étranger, fugitif, incertain lui-même des moyens qu’il aurait pour vivre, comment penser qu’elle voulût laisser sans ressources celui dont elle s’était servie pour cette œuvre, à qui elle avait donné un sentiment si vif d’elle-même, un sentiment si efficace et si résolu ? C’était à peu près là ce que pensait le jeune homme, quoique d’une manière moins claire encore que je n’ai su le rendre. Dans le reste de sa route, revenant à songer à sa situation, il y voyait tout s’aplanir. La disette devait avoir un terme ; tous les ans on moissonne ; en attendant, il avait le cousin Bortolo et sa propre industrie. Outre cela il possédait dans sa maison un petit pécule qu’il se ferait au plus tôt envoyer. Avec cet argent, au pis aller, il vivrait jusqu’à ce que revînt l’abondance.

« La voilà enfin de retour, l’abondance, poursuivait-il dans son imagination ; l’ouvrage a repris et va grand train ; les maîtres se disputent à qui aura des ouvriers milanais, comme étant ceux qui savent bien le métier ; les ouvriers milanais lèvent la tête ; qui veut des gens habiles, doit les payer. On gagne de quoi vivre pour plus d’un, et de quoi mettre un peu de côté. On fait écrire aux femmes de venir… Et puis d’ailleurs, pourquoi renvoyer si loin ? N’est-il pas vrai qu’avec ce petit fonds que nous avons en réserve, nous aurions vécu là-bas tout cet hiver ? Nous vivrons de même ici. Des curés, il y en a partout. Ces deux chères femmes arrivent ; on s’établit. Quel plaisir de venir se promener sur ce même chemin tous ensemble ! d’aller jusqu’à l’Adda en carriole, et de faire un goûter sur la rive, tout à fait sur la rive, et de montrer aux femmes l’endroit où je me suis embarqué, les broussailles à travers lesquelles je suis descendu, cette place d’où j’ai regardé s’il y avait un bateau ! »

Il arrive au pays du cousin ; en y entrant, ou même avant d’y entrer, il remarque une maison fort élevée, à plusieurs rangs de longues fenêtres ; il reconnaît une filature, il entre, il demande, en élevant la voix au milieu du bruit de l’eau tombante et des roues, si c’est là qu’habite un certain Bortolo Castagneri.

« M. Bortolo ? Le voilà !

— Monsieur ! C’est bonne marque, » pensa Renzo. Il voit le cousin, il court à lui. Celui-ci se tourne, reconnaît le jeune homme, qui lui dit :

« Me voici. » Le cousin poussa un cri de surprise ; l’un et l’autre lèvent les bras et se les jettent au cou mutuellement ; après le premier accueil, Bortolo mène notre jeune homme loin du bruit des engins et des regards des curieux, dans une autre pièce et lui dit :

« Je te vois volontiers, mais tu es un bienheureux enfant. Je t’avais engagé bien des fois à venir ; tu n’as jamais voulu ; maintenant tu arrives dans un moment un peu critique.