Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/297

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


chercher à l’éloigner, et le moyen pour y parvenir était de s’adresser au père provincial, de la volonté duquel il dépendait de le faire partir ou rester.

Or il existait entre le père provincial et le comte des rapports d’ancienne connaissance. Ils se voyaient rarement ; mais, lorsqu’ils se rencontraient, c’était toujours pour échanger des démonstrations d’amitié et des offres de service à perte de vue. Il vaut mieux quelquefois avoir affaire avec un homme qui se trouve au-dessus d’un grand nombre d’individus qu’avec un seul de ceux-ci, lequel ne voit que sa cause, ne sent que sa passion, ne songe qu’à ce qui le touche, tandis que l’autre voit en même temps cent sortes de relations, de conséquences, d’intérêts, cent choses à éviter, cent choses à sauver, de sorte qu’on a cent côtés par où le prendre.

Après avoir bien réfléchi sur tous les points de son affaire, le comte invita un jour à dîner le père provincial, et composa pour lui une réunion de convives choisis avec un tact des plus fins. C’étaient quelques parents du comte les plus noblement qualifiés, de ceux dont le nom seul était un titre, et qui, par leur maintien, par une certaine assurance innée chez eux, par une certaine hauteur de gens de haute condition, parlant de grandes choses en termes familiers, arrivaient, sans même le faire exprès, à imprimer et réveiller à chaque instant l’idée de la supériorité et de la puissance ; et ensuite quelques clients attachés à sa famille par une dépendance héréditaire, et à lui-même par une soumission de toute leur vie, gens qui, commençant dès le potage à dire oui de la bouche, des yeux, des oreilles, de la tête, de tout leur corps, de toute leur âme, n’en étaient pas au dessert sans avoir amené un homme à ne plus se rappeler comment on pouvait s’y prendre pour dire non.

À table, le comte ne tarda pas à faire tomber la conversation sur Madrid. On va à Rome par plusieurs chemins ; il allait à Madrid par tous. Il parla de la cour, du comte-duc, des ministres, de la famille du gouverneur, des combats de taureaux dont il pouvait parfaitement rendre compte, ayant eu le plaisir de les voir d’une place distinguée, de l’Escurial, dont il était à même de donner la description la plus exacte, parce qu’un familier du comte-duc lui en avait montré jusqu’aux moindres recoins. Pendant quelque temps, toute la société fut, comme un auditoire, attentive aux seules paroles du maître de la maison, puis elle se divisa en entretiens particuliers ; et lui alors continua à raconter de ces belles choses, comme en confidence, au père provincial qui était assis à son côté et qui le laissait dire, dire et dire encore. Mais celui-ci, à un certain point du discours, s’y glissa, le fit tourner, l’éloigna de Madrid, et de cour en cour, de dignité en dignité, l’amena sur le cardinal Barbarini, qui était capucin et frère du pape, alors régnant, Urbain VIII ; rien moins que cela. Le comte fut obligé, à son tour, de laisser parler un autre que lui, d’écouter et de se souvenir que dans ce monde, après tout, les gens faits à sa convenance n’étaient pas les seuls. Peu après qu’on se fut levé de table, il pria le père provincial de passer avec lui dans une autre pièce.

Deux puissances, deux têtes blanchies, deux expériences consommées se trouvaient en présence. Le magnifique seigneur fit asseoir le très-révérend