Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/300

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camarades tout simplement et sans façon. Le visage, le geste, la voix du comte, en disant, ce que trop, tout chez lui fut naturel ; là plus de politique ; c’était bien véritablement qu’il regrettait d’avoir ses années. Non qu’il pleurât les amusements, la brillante vivacité, les charmes de la jeunesse ; frivolité que tout cela, sottises, misères ! Son déplaisir provenait d’une cause bien plus importante et d’une pensée plus solide. C’était qu’il espérait un certain poste plus élevé, lorsqu’en surviendrait la vacance, et qu’il craignait de ne pas arriver à temps. Qu’il l’obtînt une fois, et l’on pouvait être certain qu’il ne songerait plus à ses années, ne formerait plus d’autres vœux et mourrait content, comme tous ceux qui désirent vivement une chose assurent le vouloir faire, lorsqu’ils seront parvenus à en jouir.

Mais pour le laisser parler, « c’est à nous, continua-t-il, à avoir de la prudence pour les jeunes gens, à remédier à leurs écarts. Par bonheur, nous y sommes encore à temps ; la chose n’a pas fait de bruit ; c’est encore le cas d’un bon principiis obsta. Il faut éloigner le feu de la paille. Quelquefois un sujet qui ne fait pas bien dans un endroit, ou dont le séjour peut y avoir quelques inconvénients, réussit à merveille ailleurs. Votre Paternité saura bien trouver où colloquer convenablement ce religieux. Il se rencontre précisément cette autre circonstance des soupçons qu’il a pu faire naître là… où l’on pourrait désirer son changement de résidence ; et en le mettant dans quelque lieu un peu éloigné, nous faisons d’une pierre deux coups ; tout s’arrange de soi-même, ou, pour mieux dire, il n’y a rien de gâté. »

Cette conclusion était celle à laquelle le père provincial s’était attendu dès le commencement de l’entretien. « Eh ! c’est cela, pensait-il ; je vois où tu veux en venir ; toujours les mêmes façons de faire ; quand un pauvre moine vous déplaît, messieurs, à vous ou à quelqu’un des vôtres, ou seulement s’il vous fait ombrage, tout aussitôt, sans chercher à savoir s’il a tort ou raison, le supérieur doit le faire déguerpir. »

Et lorsque le comte eut fini et soufflé longuement, ce qui équivalait à un point au bout de la phrase : « Je comprends fort bien, dit le provincial, ce que veut dire M. le comte ; mais avant de prendre une mesure…

— C’est une mesure et ce n’en est pas une, très-révérend père ; c’est une chose toute naturelle, tout ordinaire ; et, si l’on ne prend ce moyen, et sans retard, je prévois une infinité de désordres, une iliade de malheurs. Quant à un coup de tête… je ne pense pas que mon neveu… Je suis là quant à cela. Mais au point où l’affaire est arrivée, si nous n’y coupons court, sans perdre du temps, et d’un coup net, il n’est pas possible qu’elle s’arrête, qu’elle demeure secrète… et alors ce n’est plus seulement mon neveu… C’est tout un guêpier soulevé, très-révérend père. Vous voyez ; nous sommes une famille, nous avons des attenances…

— Illustres.

— Vous m’entendez : tous gens qui ont du sang dans les veines et qui dans ce monde… sont quelque chose. Le point d’honneur s’en mêle ; cela devient une affaire commune à tous ; et alors… celui-là même qui est ami de la paix…