Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/302

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— Sûrement, sûrement ; c’est juste. Toutefois ce n’est pas nécessaire : je sais que les capucins sont toujours accueillis par mon neveu comme ils doivent l’être. Il le fait par inclination : c’est un penchant de famille ; et d’ailleurs il sait que la chose m’est agréable. Du reste, dans cette circonstance… quelque chose de plus marqué… est fort juste. Rapportez-vous-en à moi, très-révérend père. J’ordonnerai à mon neveu… C’est-à-dire pourtant qu’il conviendra de le lui insinuer avec prudence, pour qu’il ne se doute pas de ce qui s’est passé entre nous. Car il ne faudrait pas aller mettre un emplâtre là où il n’y a pas de blessure. Et quant à ce dont nous sommes convenus, le plus tôt sera le mieux. Et s’il se trouvait quelque endroit un peu lointain… pour ôter absolument toute occasion…

— On me demande précisément de Rimini un prédicateur ; et peut-être même, sans autre motif, aurais-je pu jeter les yeux…

— À merveille, à merveille. Et quand… ?

— Puisque la chose doit se faire, elle se fera bientôt.

— Oui, bientôt, bientôt, très-révérend père ; plutôt aujourd’hui que demain. Et, continua-t-il en se levant, si je puis quelque chose, moi et les miens, pour nos bons pères capucins…

— Nous connaissons par expérience les bontés de votre famille, dit le père provincial en se levant aussi et se dirigeant vers la porte, sur les pas de son vainqueur.

— Nous avons éteint une étincelle, dit celui-ci en s’arrêtant un moment, une étincelle, très-révérend père, qui pouvait allumer un vaste incendie. Entre bons amis, deux mots suffisent pour arranger bien des choses.

Arrivé à la porte, il en ouvrit les deux battants et voulut à toute force que le père provincial passât le premier ; ils entrèrent dans l’autre pièce et se réunirent au reste de la compagnie.

C’était une grande application, un grand art, bien des paroles que mettait ce haut personnage dans la conduite d’une affaire ; mais ce qu’il savait obtenir n’était pas de moindre valeur. En effet, par l’entretien que nous avons rapporté, il parvint à faire aller à pied frère Cristoforo de Pescarenico à Rimini, ce qui est une assez belle promenade.

Un soir arrive à Pescarenico un capucin de Milan, avec un pli pour le père gardien. Dans ce pli est l’obédience[1] pour frère Cristoforo de se rendre à Rimini, où il prêchera le carême. La lettre adressée au père gardien contient une instruction où il lui est dit d’insinuer au susdit frère qu’il ait à mettre en oubli toute affaire qu’il pourrait avoir entreprise dans le pays d’où il va partir, et n’y conserver aucune correspondance : le frère porteur de l’ordre doit être son compagnon de voyage. Le père gardien ne dit rien le soir ; le lendemain matin il fait appeler frère Cristoforo, lui montra l’obédience, lui dit d’aller prendre son panier, son bâton, son suaire, sa ceinture, et, avec le frère qu’il voit là et qui sera son compagnon, de se mettre tout de suite en route.

  1. On sait qu’ainsi s’appelle l’ordre par écrit donné à un religieux par son supérieur pour le faire passer d’un couvent à un autre.