Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/315

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sans cacher une grande surprise, elle allégua aussitôt, pour se dispenser de la commission, les raisons que la signora devait comprendre, qu’elle aurait dû prévoir : aller ainsi sans sa mère, sans personne, sur un chemin solitaire, dans un pays qu’elle ne connaissait pas… Mais Gertrude, instruite à une école infernale, montra de son côté tant d’étonnement et de déplaisir de rencontrer si peu de bonne volonté chez la personne sur qui elle croyait pouvoir compter le plus, elle parut trouver ces objections si vaines : en plein jour, à quatre pas, un chemin où Lucia avait passé peu de temps avant, et qu’il suffisait de lui indiquer, ne le connût-elle pas pour qu’elle ne pût s’y tromper !… elle en dit tant que la pauvre fille, émue tout à la fois et un peu piquée, laissa échapper ces mots : « Eh bien, que faut-il que je fasse ?

— Allez au couvent des capucins, et elle lui indiqua de nouveau le chemin pour s’y rendre : Faites appeler le père gardien ; dites-lui, sans que personne soit là pour vous entendre, de venir me trouver sur-le-champ, mais de ne pas faire connaître que c’est moi qui l’ai envoyé chercher.

— Mais que dirai-je à la tourière qui ne m’a jamais vue sortir et qui me demandera où je vais ?

— Tâchez de passer sans être vue ; et, si vous ne pouvez, dites-lui que vous allez à telle église, où vous avez promis de faire une prière. »

Nouvelle difficulté pour Lucia : faire un mensonge ; mais la signora se montra de nouveau si affectée de cette résistance, elle lui présenta comme un tort si fâcheux d’oublier la reconnaissance pour écouter un vain scrupule, que la pauvre fille, plus étourdie de toutes ces paroles et plus émue surtout qu’elle n’était convaincue, répondit : « Eh bien, j’irai. Que Dieu me soit en aide ! » et elle se mit en marche.

Lorsque Gertrude, qui, de la grille, la suivait d’un œil fixe et troublé, lui vit mettre le pied sur le seuil de la porte, elle ouvrit la bouche, comme vaincue par un sentiment irrésistible, et dit : « Écoutez, Lucia ! »

Celle-ci se tourna et revint vers la grille. Mais déjà une autre pensée, une pensée habituée à prédominer dans l’esprit de la malheureuse Gertrude, y avait eu de nouveau le dessus. Feignant de n’être pas satisfaite des instructions qu’elle avait données à Lucia, sur le chemin à suivre, elle lui en répéta l’explication, et la congédia en disant : « Faites tout comme je vous l’ai dit, et revenez vite. » Lucia partit.

Elle franchit, sans être remarquée, la porte du cloître, suivit la rue, les yeux baissés et en rasant le mur ; elle trouva, par les indications qui lui avaient été données et par ses propres souvenirs, la porte du bourg, et en sortit ; elle marcha, toute recueillie sur elle-même et un peu tremblante, le long de la grande route, arriva bientôt au chemin qui conduisait au couvent, et le reconnut. Ce chemin était, et il est encore, enfoncé entre deux hautes berges couronnées de haies qui le couvrent d’une espèce de voûte. Lucia, en y entrant et le voyant tout à fait solitaire, sentit augmenter sa peur et hâta le pas ; mais, au bout de quelques moments, elle se rassura un peu, en voyant une voiture de voyage arrêtée, et, tout auprès, devant la portière ouverte, deux voyageurs qui regar-