Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/357

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serra de nouveau la main, par forme d’adieu, en lui disant : « Je vous attends. » Il se tourna pour saluer don Abbondio, et se dirigea du côté par où l’on allait à l’église. Le clergé le suivit en troupe mêlée autant qu’en procession ; les deux compagnons de voyage restèrent seuls dans la pièce évacuée.

L’Innomé était tout recueilli en lui-même, pensif, impatient de voir arriver le moment où il irait tirer de peine et de prison sa Lucia ; sa Lucia dans un sens si différent aujourd’hui du sens de la veille ; et son visage exprimait une agitation concentrée qui, à l’œil inquiet de don Abbondio, pouvait facilement paraître quelque chose de pis. Il le regardait de côté, il aurait voulu entamer une conversation amicale ; mais : « Que dois-je lui dire ? se demandait-il, dois-je lui dire encore : je m’en réjouis ? Je me réjouis de quoi ? De ce qu’ayant été jusqu’à présent un démon, vous vous êtes enfin décidé à devenir un honnête homme comme les autres ? Beau compliment, par ma foi ! Eh ! eh ! eh ! De quelque manière que je les tourne, mes félicitations ne signifieraient pas autre chose. Et puis, serait-ce bien vrai qu’il soit devenu honnête homme ? Comme ça, subitement ? Des démonstrations ; mais on en fait tant en ce monde, et pour tant de motifs ! Que sais-je ce qui peut arriver ? Et en attendant il me faut aller avec lui ! Dans ce château ! Oh ! quelle histoire ! quelle histoire ! Qui me l’aurait dit ce matin ? Ah ! si je puis en sortir sain et sauf, elle m’entendra lui parler, madame Perpetua, pour m’avoir poussé ici par force, sans qu’il y eût nécessité, hors de ma cure, parce que, disait-elle, tous les curés des environs y couraient, et même ceux de plus loin, et qu’il ne fallait pas rester en arrière, et ceci, et cela, et le reste, jusqu’à ce qu’elle m’ait eu embarqué dans une affaire de cette sorte ! Oh ! pauvre homme que je suis ! Et cependant il faut bien lui dire quelque chose, à cet homme. » Et à force de chercher, il avait trouvé qu’il lui pourrait dire : « Je ne me serais jamais attendu à me voir en si respectable compagnie. » Il ouvrait la bouche pour débuter ainsi, lorsque arriva le valet de chambre, avec le curé du lieu, lequel annonça que la femme était prête et déjà placée dans la litière ; et puis il se tourna vers don Abbondio pour recevoir de lui l’autre commission du cardinal. Don Abbondio s’en tira comme il put, dans le trouble d’esprit où il était ; et, s’approchant ensuite du valet de chambre, il lui dit : « Donnez-moi du moins une bête paisible ; car, je vous l’avoue, je suis un pauvre cavalier.

— Oh ! songez donc ! répondit le valet de chambre avec un sourire demi-moqueur, c’est la mule du secrétaire, qui est un savant.

— Allons… répliqua don Abbondio, et il continua mentalement : À la garde de Dieu ! »

Le seigneur, dès les premiers avis, s’était mis en marche en courant : arrivé sur la porte, il s’aperçut que don Abbondio était resté en arrière. Il s’arrêta pour l’attendre, et lorsque celui-ci vint à la hâte le rejoindre d’un air qui demandait pardon du retard, il le salua et le fit, avec politesse et déférence, passer devant lui, ce qui remit un peu le cœur au pauvre curé. Mais au premier pas qu’il fit dans la petite cour, il vit une chose qui lui gâta cette légère satisfaction ; il vit l’Innomé aller vers un coin, prendre d’une main sa carabine par