Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/372

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c’était la jeune famille qui revenait de l’église. Deux petites filles et un petit garçon entrent en sautant ; ils s’arrêtent un instant à regarder Lucia d’un œil curieux, puis ils courent vers la maman et se groupent autour d’elle ; d’un côté l’on demande le nom de cette étrangère inconnue, et les pourquoi, les comment viennent à la file ; de l’autre on veut raconter les merveilles qu’on a vues. « Paix, vous autres ! pas tant de bruit ; » c’est la réponse que la brave femme fait à tout et à tous. Puis arrive le maître de la maison qui entre d’un pas plus mesuré, mais avec un empressement cordial peint sur la figure. C’était, si nous ne l’avons déjà dit, le tailleur du village et des environs ; un homme qui savait lire, qui avait lu en effet plus d’une fois il Leggendario de’Santi, il Guerrin meschino et I Reali di Francia, et qui passait dans la contrée pour un homme de talent et de science, éloge toutefois qu’il repoussait avec modestie, disant seulement qu’il avait manqué sa vocation, et que s’il s’était donné à l’étude plutôt que tant d’autres !… Avec cela, la meilleure pâte d’homme que l’on pût voir. S’étant trouvé présent lorsque le curé était venu demander à sa femme d’entreprendre ce charitable voyage, non-seulement il y avait donné son approbation, mais il l’y aurait encouragée si c’eût été nécessaire. Et maintenant que les cérémonies, les pompes de l’Église, le concours de peuple et surtout le sermon du cardinal avaient, comme on dit, exalté tous ses bons sentiments, il revenait au logis plein d’impatience de savoir le résultat de l’expédition et de trouver la pauvre innocente sauvée.

« Regardez, lui dit, comme il entrait, la brave femme en montrant Lucia ; et celle-ci, rougissant, se leva et commençait à balbutier quelques excuses ; mais il s’approcha d’elle et l’interrompit en lui faisant fête et s’écriant :

— Soyez la bienvenue, oui, la bienvenue ! Vous êtes la bénédiction du ciel dans cette maison. Que je suis heureux de vous voir ici ! J’étais bien sûr que vous arriveriez à bon port, car je n’ai trouvé nulle part que le Seigneur ait commencé un miracle sans le bien finir ; mais je suis dans la joie de vous voir ici. Pauvre jeune fille ! C’est pourtant une grande chose que d’être l’objet d’un miracle ! »

Et que l’on ne croie pas qu’il fût le seul à qualifier ainsi cet événement, parce qu’il avait lu le Leggendario. Dans tout le pays et les environs on n’en parla pas autrement tant que s’en conserva la mémoire, et il faut reconnaître qu’avec les ornements surtout qui ne manquèrent pas de s’y joindre, nul autre nom ne lui pouvait convenir.

S’approchant ensuite lentement de sa femme qui ôtait la marmite de dessus le feu, il lui dit à voix basse : « Tout s’est-il bien passé ?

— On ne peut mieux ; je te conterai cela plus tard.

— Oui, oui, à loisir. »

Tout étant prêt sur la table, la maîtresse alla prendre Lucia, l’y amena, la fit asseoir, et, découpant une aile du chapon, elle la lui servit ; après quoi elle s’assit elle-même, ainsi que son mari, et tous deux exhortèrent leur convive timide et abattue à prendre courage et à manger. Le tailleur commença, dès les premières bouchées, à discourir avec emphase au milieu des interruptions des enfants qui