Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/378

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ne vous avait pas oubliée ; il vous a sauvée, et il s’est servi de vous pour une grande œuvre, pour faire un acte insigne de miséricorde envers un homme et en soulager bien d’autres en même temps. »

En ce moment parut dans la chambre la maîtresse de la maison, qui, au bruit qu’elle avait entendu, s’était mise à la fenêtre, et, voyant quel était celui qui entrait chez elle, avait descendu l’escalier en courant, après s’être rajustée de son mieux, et presque en même temps le tailleur entra par une autre porte. Voyant l’entretien commencé, ils se retirèrent ensemble dans un coin où ils se tinrent avec grand respect. Le cardinal les salua d’un air de bienveillance, et continua de parler aux deux femmes, entremêlant ses consolations de quelques demandes, pour juger par leurs réponses s’il y aurait quelque bien à faire à celle qui avait tant souffert.

« Il faudrait que tous les prêtres ressemblassent à Votre Seigneurie, qu’ils prissent un peu le parti des pauvres, et n’aidassent pas à les mettre dans l’embarras pour s’en tirer eux-mêmes, » dit Agnese portée à la confiance par l’air si familier et si affectueux de Frédéric, et révoltée de l’idée que le sieur don Abbondio, après avoir toujours sacrifié les autres, prétendît ensuite leur interdire un petit épanchement de cœur et quelques mots de plainte près d’une personne placée au-dessus de lui, quand, par un hasard bien rare, ils en avaient l’occasion.

« Dites toute votre pensée, dit le cardinal, parlez librement.

— Je veux dire que si monsieur notre curé avait fait son devoir, les choses ne se seraient pas passées de cette façon. »

Mais le cardinal la pressant de nouveau de se mieux expliquer, elle se vit d’abord assez embarrassée pour raconter une histoire où elle avait une part qu’elle ne se souciait pas de faire connaître, surtout à un tel personnage. Elle trouva pourtant moyen d’arranger son récit, en y faisant une petite coupure : elle parla du mariage convenu, du refus de don Abbondio, n’omit point le prétexte des supérieurs qu’il avait mis en avant (ah ! Agnese !) ; et de là elle sauta à l’attentat de don Rodrigo et dit comment, ayant été prévenus, ils avaient pu se sauver. « Oui, ajouta-t-elle pour conclusion, se sauver pour retomber dans le gâchis. Si, au lieu de cela, M. le curé nous avait dit clairement la chose et avait tout de suite marié mes pauvres jeunes gens, nous nous en allions sur-le-champ tous ensemble, en secret, bien loin, dans un endroit où l’air même n’en aurait rien su. De cette manière au contraire on a perdu du temps, et il est arrivé ce qu’est arrivé.

— M. le curé me rendra compte de ce fait, dit le cardinal.

— Non pas, monsieur, non, se hâta de dire Agnese, je n’ai pas parlé dans cette intention. Ne le grondez pas, car ce qui est fait est fait, et d’ailleurs ça ne servirait de rien : c’est un homme ainsi bâti, l’occasion revenant, il ferait encore de même. »

Mais Lucia, peu satisfaite de cette manière de raconter l’histoire, ajouta : « Nous aussi nous avons fait du mal : on sait que ce n’était pas la volonté de Dieu que la chose dût réussir.